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Chapitre 21 : La maison du père - Episode n°57 du 4 mars 10
Comme aspirée par une force irrésistible, Juliette pénétra dans le jardin, bientôt suivie par Hortense. Elles s’immobilisèrent, l’œil et l’oreille aux aguets. En face d’elles, se détachait dans le ciel nocturne, sombre et muette, une haute villa bâtie à flanc de coteau.

Un sentier étroit et tortueux, en pente abrupte, menait au travers de massifs broussailleux jusqu’au centre du bâtiment. Là, un escalier en colimaçon montait à l’étage qui, compte tenu du dénivelé, devait correspondre au rez-de-chaussée sur la façade opposée.
― Cet escalier, j’ai l’impression de le connaître. Oui, j’en suis sûre, je suis déjà venue ici ! dit Juliette dans un souffle.
Leur curiosité aiguisée, les deux amies avançaient pas à pas en se tenant par la main.
― Regarde, une lumière ! Il y a quelqu’un à l’étage, dit Juliette en montrant une lueur incertaine et tremblante qui apparaissait à l’une des fenêtres centrales de la villa. ― Ecoute ! Tout cela ne me plaît guère, chuchota Hortense. Repartons, nous reviendrons de jour en sonnant à la porte principale. ― Non, non, j’ai trop attendu ! Je veux savoir…
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C’est alors que surgit au-devant d’elles une silhouette d’homme mince et raide. Les deux intruses poussèrent un cri d’effroi. L’homme malgré des gestes lents faits pour apaiser leur crainte avait une allure qui leur glaçait le sang.
― Mon maître vous invite à le rencontrer, dit-il d’une voix douce.
Juliette, interloquée, reconnut le mystérieux sauveur qui avait affronté Paul-Henri dans les hauteurs du campanile (voir chap 19 : Monte là-dessus)
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Quant à Hortense, elle était troublée par une impression de déjà-vu.
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Au moment où Karl était venu le prévenir que la porte sud du jardin avait été ouverte, Théodore fumait un cigare devant un feu de bois. La camera révélait que deux jeunes femmes avaient pénétré dans la propriété. Les deux hommes ne furent pas longs à reconnaître Juliette et cette grande perche d’Hortense.
Surpris au premier abord, Théodore comprit en un éclair que Juliette avait récupéré les clés que Madeleine utilisait jadis pour le rejoindre discrètement, loin de l’apparat des cérémonies céphalophoriennes et de l’agitation vulgaire des orgies.
Sa première idée fut de garder portes closes. Mais, se dit-il, maintenant que la petite a vérifié que la clé fonctionne, elle reviendra à la charge. Autant prendre les devants. Que risquait-il ? Il avait déjà revêtu sa tenue de grand-maître pour son rendez-vous avec Betty, la jeune amie de son fils Vladimir (voir chap 12 : le dîner chez Donnadieu), qu’il comptait bien convaincre de jouer le rôle de Mater Matrix à la prochaine cérémonie du Renouveau Eternel (voir chap 12 l’initiation de Léon). Une fois enfilée sa cagoule céphalophorienne, ni Juliette ni Hortense n’avaient de chance de reconnaître en lui, l’Etienne Donnadieu qu’elles avaient fréquenté de près.
Il donna donc instruction à Karl d’aller chercher les deux jeunes filles et de les faire monter.
C’était le moment, pourquoi pas, de mettre à exécution un projet qu’il mûrissait depuis quelque temps : utiliser les attraits de Juliette pour ses affaires. Une fois introduite dans les lieux de plaisir fréquentés par les puissants, ce serait bien le diable si sa beauté ravageuse ne lui permettait pas de nouer des contacts profitables.
Greta avait longtemps joué ce rôle avec brio, mais elle avait pris de l’âge. Et puis ses obsessions sado-masochistes lui avaient fait perdre beaucoup de son discernement. Elle serait bien plus à sa place à diriger la chaîne d’Eros-Center allemande dont il venait de prendre la majorité avec la complicité de Raoul Tournafond. Il allait le lui proposer. Mais d’abord impressionner un bon coup les deux donzelles !
* * *
Alors qu’elles pénétraient dans le salon, pressées l’une contre l’autre, Théodore Mauduit, depuis son fauteuil, dont n’émergeait que la pointe de sa cagoule d’Eleuthère IV, les interpella d’une voix théâtrale :
― Entrez ! Mesdemoiselles.

Les deux jeunes filles, trop impressionnées pour réagir, restaient muettes.
― Allons, détendez-vous. Juliette Raspal et Hortense Devillers, sachez que je ne vous veux aucun mal ! ― Comment ? Vous nous connaissez ! s’écrièrent-elles en chœur. ― Bien sûr ! Vos frasques récentes ont fait de vous un duo célèbre, dit-il en se tournant vers elles. Excusez mon déguisement, mais je préfère garder l’anonymat quelque temps encore. Vous comprendrez bientôt pourquoi.
Son uniforme de grand maître dissimulait complètement son corps et son visage. Sa haute et massive silhouette faisait face, immobile. Seules les mains bougeaient, appuyant par instant son propos, avant de se ranger à nouveau dans les larges manches de la robe.
― Pour ta part, Juliette, saches que je te connais depuis ton premier jour ! ― Mon premier jour ! Vous voulez dire que vous êtes… mon… père ― Oui, Juliette, c’est bien moi. ― La clé, la porte, mes rêves … Aaah !
Submergée par une vague d’émotion, Juliette sentit ses jambes se dérober sous elle. Hortense la retint de tomber en lui saisissant fermement le coude. En état de choc, Juliette répétait comme une poupée parlante : père, mon père !
L’homme, un peu surpris par la force de sa réaction, s'avança en tendant un mouchoir. Mais dès qu’il fut proche, Juliette se jeta dans ses bras et la tête sur sa poitrine laissa couler un flot de larmes.
― Depuis si longtemps, je vous cherchais… ― Je sais… ― Et vous ne vous êtes jamais déclaré, même lorsque j’ai été mise en pension à la mort de maman ! ― Si tu savais combien j’ai souffert de te voir grandir loin de moi, sans jamais pouvoir te serrer dans mes bras, sans pouvoir te donner toute l’affection que je portais en moi… ― Mais pourquoi vous cacher aujourd’hui encore ?
* * *
L’infâme manipulateur expliqua alors que la reconnaître l’aurait mise dans un danger mortel.
― Oui, raconta-t-il, mon premier enfant, un adorable garçonnet de quatre ans, a été enlevé et assassiné malgré le paiement d’une forte rançon. Je ne peux pas, dans ma situation, m’offrir ainsi aux coups de mes ennemis. Alors, quand Madeleine m’a donné une délicieuse petite fille, je décidai de la protéger par le secret. Mais saches que ton prénom, ta mère et moi, nous l’avons choisi ensemble. Nous te voulions libre et forte ! ».
Il expliqua qu’il n’avait cessé de la chérir de loin, attentif à son bien être et à sa sécurité. Ne l’avait-il pas sortie d’un mauvais pas tout récemment encore dans le campanile, par l’intervention de son dévoué Karl ? Alors, dans un cri joyeux Juliette s’exclama :
― Ah c’était vous ! On peut dire qu’il est tombé à pic, celui-là. Merci… Mais pourquoi ne pas avoir protégé Madeleine, elle aussi ? ― Mais je l’ai protégée ! ― On m’a dit qu’elle avait été assassinée pour avoir profané la crypte des Céphalophoriens ! ― Quoi ! ? Mais qui t’a raconté pareilles sornettes ? Dupont-Thiéré, j’en suis sûr. Ah ! L’ignoble scélérat ! Mais c’est lui qui l’a tuée ! Et il accuse les Céphalophoriens ! C’est vrai que Paul-Henri avait mis ta
mère dans un mauvais pas en proposant des clichés à la presse à scandale… Mais il n’a jamais pu publier son article. Pour le reste, la profanation… tu sais, la crypte en a vu d’autres.
Sous le coup de l’indignation Théodore agitait la tête avec énergie. Les flammes dans la cheminée projetaient des ombres dansantes sur l’étoffe moirée de sa robe, laissant fugacement entrevoir deux yeux brillants comme des éclairs.
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― Non crois-moi, si quelqu’un a tué ta mère, c’est Paul-Henri. Elle l’avait éconduit peu de temps auparavant, comme l’enquête l’a révélé. Il ne l’a pas supporté, c’est tout. J’ai appris récemment que ce fou mégalomane avait trouvé la mort. Une histoire de dealers. C’est bien, je ne vais pas le pleurer. On ne menace pas inconsidérément les gens à tort et à travers. Il a fini par payer pour ses forfaits, il y a une justice, finalement.
Disant ces mots Théodore dégageait une expression de triomphe, d’allégresse et de soif sanguinaire...
* * *
― Mais, père, pourquoi me cacher votre visage derrière une cagoule ? ― Cette cagoule, comme tu dis, est l’uniforme d’un Ordre puissant et ancien. Personne ne doit connaître mon identité et mon visage. Le grand maître est partout et nulle part. Il habite un jour ici, un autre là ! Mais ne t’inquiète pas : nous trouverons une façon de communiquer régulièrement, dit-il en allumant un cigare. ― Tiens vous fumez les mêmes cigares que mon ami, remarqua Hortense. ― Cela prouve que votre ami a bon goût… Ce dont je ne doutais pas en vous regardant.
Un peu vexé de s’être laissé surprendre, Théodore Mauduit entreprit de ranger Juliette à ses desseins. Leurs récentes frasques lui étaient revenues aux oreilles. Loin de les blâmer, il les félicita pour leur sens de la fête.
― La nature vous a donné le goût des plaisirs et les moyens de les assouvir, profitez-en ! Ah ! ta mère, elle savait.... Quelle énergie !
Sa voix s’enroua en évoquant Madeleine. Mais très vite elle reprit sur une note alerte et joyeuse : « La vie est courte et la mort peut surprendre » … Deux belles filles comme elles pourraient viser plus haut, beaucoup plus haut, ajouta-t-il. Il leur parla d’une vie de luxe et de luxure, une vie différente, où tout devient facile, où il suffit de se laisser porter.
Elles n’avaient qu’un mot à dire. Il connaissait beaucoup de monde parmi les puissants, et il aimerait bien disposer dans ce milieu fermé de personnes de confiance.
Les deux jeunes femmes, après l’avoir écouté avec attention semblèrent hésiter.
― C’est que je ne suis pas libre. J’ai un homme, dit Hortense. ― Moi aussi ! avança Juliette. ― Edgar Malandrin ? ― Vous connaissez Edgar ? ― Je connais tout ce qui te concerne, ne l’oublie pas. Mais ne me dit pas que tu accordes la moindre importance à ce garçon sans envergure. Crois-moi, tu vaux beaucoup mieux que ce grand dadais sentimental. Je t’en prie, ce sera mon premier conseil de père : ne perd pas ta vie par excès de délicatesse. ― La fête ça va un moment, intervint Hortense. On avait dit que ce n’était qu’une parenthèse, rappela-t-elle à Juliette. ― Bien sûr ! … Mais pourquoi ne pas prolonger un peu ? Et l’élargir, répondit Juliette qui avait toujours secrètement envié la vie des people. ― Voilà qui est sage, s’empressa de trancher Théodore. Un petit détour et tu seras riche, ma fille… Je peux t’offrir une vie de rêve, une vie splendide et légère… Je vous aiderai, bien entendu, à tenir votre rang dans la haute société montmartroise et dans la jet-set internationale. Tu t’installerais comme antiquaire… Quant à Hortense, elle pourrait prendre les renes du journal "Le Petit Buttois", où je suis influent. ― En échange de quoi ? demanda Hortense ― En échange de garder les yeux et les oreilles grandes ouvertes… ― Et le reste ! … ne put s’empêcher de pouffer Juliette ― Arrête Juliette, c’est sérieux… dit Hortense en fronçant les sourcils… "Le Petit Buttois" semble parfaitement bien mené par Greta Mauduit, continua-t-elle. C’est une belle femme, intelligente et… euh !… accessible. ― Elle n’est plus assez jeune, c’est ça ? intervint Juliette. ― Mais non. Que vas-tu chercher ? Elle est belle et expérimentée. Non! elle en a marre, c’est tout. Elle songe depuis plusieurs années à retourner en Allemagne. Ce sera une grande perte pour moi, mais que faire ? C’est la vie… et puis, un peu de sang neuf ne fera pas de mal ! ― De la chair fraîche, tu veux dire ! ― Je vois qu’avec ma fille, on se comprend parfaitement, conclut Théodore. Mais rien ne presse… Réfléchissez, prenez votre temps. Dès que vous êtes décidées, demain si vous voulez, vous irez dans les meilleures maisons de Paris vous constituer une garde-robe digne de votre nouvelle vie.
A SUIVRE
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