...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 21 : La maison du père - Episode n°56 du 25 février 10

 

Non ! Elle n’était pas guérie et devait bien constater que depuis la disparition de Paul-Henri le désir de trouver son père se faisait plus pressant.

Qu’il soit mort accidentellement dans un crash d’avion comme Madeleine l’avait prétendu ou qu’il l’ait abandonnée ne changeait pas grand-chose à sa souffrance ! En fait, elle espérait à chaque fois être reconnue, adoptée par un homme. Jamais elle ne se lassait de leur intérêt pour sa personne, ni du spectacle de leur désir, et c’est avec gratitude qu’elle recevait leurs compliments sur sa grande habileté dans les jeux de l’amour.

Souvent, tandis qu’elle s’habillait, Juliette contemplait dans la glace ce corps hérité de sa mère, avec ses formes faîtes pour l’amour. Sans doute aussi lui venait d’elle cette sensualité dévorante et cette joie à accueillir toutes les manifestations du désir, les siennes comme celles des autres.

Face à la jouissance, toute idée de pêché ou de retenue lui paraissait saugrenue ou mortifère.

Il ne lui échappait pourtant pas, dans des moments de lucidité, que la multiplication des rencontres n’était qu’un remède dérisoire à son mal-être : si elle pouvait, dans l’alcôve, oublier un moment son tourment et trouver la paix des sens, la paix intérieure lui restait hélas inaccessible.

*    *    *


Mais ce tempérament voluptueux était-il la seule explication à sa grande difficulté à dire non aux innombrables sollicitations masculines ? Ne cherchait-elle pas plutôt, en se perdant dans les bras de ses amants, à combler ce vide nauséeux né du manque du père ?

Un père qui faisait irruption dans son esprit, chaque fois qu’elle prenait en main une clé ou qu’elle longeait un mur de jardin. Non content de la poursuivre durant le jour, il revenait hanter ses nuits sous diverses apparences.

La présence amicale d’Hortense à ses côtés lui fut une aide précieuse dans cette période agitée. Répugnant à se quitter, elles dormaient souvent dans le même lit, en toute innocence cependant, n’ayant ni l’une et ni l’autre de goût véritable pour les femmes.

Juliette s’en était expliquée, évoquant l’heureuse découverte qu’elle fit, avec ses amies de pension, des formidables propriétés voluptueuses de sa petite éminence. Mais depuis qu’elle fréquentait les hommes, seules les filles un peu coincées pouvaient encore l’attirer. « J’ai, d’une certaine façon, envie de leur rendre service », avait-elle confié à Hortense en riant.

Au matin, les deux amies se racontaient leurs rêves. La répétition de l’exercice avait affûté de façon remarquable la capacité de Juliette à restituer les images de la nuit et leurs charges d’émotion.

En particulier elle voyait avec force détails ce rêve récurrent où elle déambulait en chemise de nuit sur un trottoir inconnu.

* * *




« Sous la masse débordante d’un lierre, elle découvre une porte sombre et y presse l’oreille. Au bruit du vent dans les feuillages, se mêlent les flonflons d’une fête lointaine. La lune est pleine, toujours.

Soudain elle perçoit des chuchotements de l’autre côté du mur.

Ils se muent progressivement en appels lancinants. C’est la voix de sa mère. Une voix d’homme fait écho à ses cris, tantôt comme un trait d’union et tantôt comme un soulignement.

Sans qu’elle puisse l’expliquer, elle sait que c’est Paul-Henri qui se tient derrière la porte, mais la voix, grave et joyeuse est celle d’un autre… une voix familière qu’elle ne peut identifier. Elle frissonne. Elle a froid. Heureusement une grande cape la recouvre entièrement, dont elle abaisse la capuche. Elle est alors dans le noir. Elle s’agite, suffoque et, de ses poings serrés, martèle la porte de fer.

Mais ses coups manquent de force et résonnent à peine. Personne ne l’entend, personne ne vient la chercher. Une profonde tristesse l’envahit. Elle crie, pleure et se réveille ».

Mais une nuit son rêve se prolongea. Très excitée, Juliette réveilla Hortense et le raconta aussitôt.

« La porte sous ses coups répétés s’est ouverte. Alors, avec précaution, elle pénètre dans un jardin aux odeurs sauvages. Puis tout s’accélère. Elle est emportée par le vent dans des allées bordées de plantes exotiques. Elle survole un escalier en colimaçon et débouche dans une vaste chambre aux murs couverts de petits tableaux et de grands miroirs.

Madeleine est déjà là, gémissante, étendue sur le lit. Un médecin s’affaire auprés d’elle. La tête renversée, les yeux vagues, sa mère regarde dans sa direction mais ne la voit pas. Puis, avec d’amples mouvements des bras, elle sort des poches intérieures de sa robe une énorme clé. Elle la tend à l’homme qui s’en saisit ».

* * *


Après lui avoir fait répéter son rêve, Hortense qui avait derrière elle quelques années d’analyse, se risqua à une interprétation. Ta mère devait t’emporter avec elle dans la chambre de son amant. Elle pensait sans doute que tu dormais trop profondément ou que tu étais trop petite pour que cela ait la moindre importance. Si tu veux mon avis, toute petite, tu as assisté à la scène primitive, directement ou dans un miroir.

― Mais je ne me souviens de rien… c’est incroyable !
― C’est comme ça ! Crois-moi si tu veux mais, cette porte qui revient dans tes rêves n’est pas virtuelle… Il est vraisemblable qu’elle mène à la maison de ton père, comme le pense Edgar … tu as dû la voir, peut-être même pourrais-tu la reconnaître en passant devant.

* * *


Est-ce le sentiment de soulagement et de libération ressenti après la disparition de Paul-Henri ou bien la crainte de se retrouver face à ses angoisses nocturnes, toujours est-il que Juliette fut prise, à ce moment de sa vie, d’une frénésie de luxure. Elle avait ardemment « besoin de vivre ».comme elle eut l’honnêteté de le dire à Edgar en lui conseillant de l’oublier pendant trois mois.

« Ne t’inquiète pas, je te reviendrai », ajouta-t-elle, puis, sans se retourner, sans se soucier davantage des souffrances infligées, se lança dans une quête débridée de plaisirs.

D’abord réticente, Hortense se laissa entraîner dans des nuits de folie.



Les deux amies ne rentraient qu’au petit matin après d’interminables soirées qui commençaient dans les boîtes à la mode du quartier pour se poursuivre dans des fêtes privées où, après avoir été copieusement servies en champagne et en cocaïne, elles se faisaient sauter dans un coin ou un autre de l’appartement, par des hommes à peine entrevus.

En tiraient-elle du plaisir ? Parfois, pas souvent, pas vraiment…Peu importait. Le cul direct, sans retenue, sans fioritures sentimentales, leur apparaissait comme une expérience nécessaire, un passage obligé, le seul exutoire à l’exaspérant appétit de vivre qui leur taraudait l’esprit. Il fallait qu’elles explorent la carte de la débauche jusque dans ses limites les plus nauséeuses.

L’enjeu dépassait leurs amants anonymes. Ils n’avaient aucune espèce d’importance. C’était une parenthèse, juste une parenthèse, se disaient-elles, il n’était pas question qu’elles se laissassent enfermer longtemps dans ce genre de divertissement.

* * *


C’est au cours de l’une de ces virées que se produisit un événement important pour notre récit :

Une vingtaine de jeunes gens, après s’être agités de la croupe quelques heures durant à la Locomotive, avaient décidé de continuer la fête à l’extasy dans une luxueuse villa de l’avenue Junot. Juliette et Hortense figuraient parmi la joyeuse bande des cooptés…

Deux heures plus tard, la fête était bien avancée ; les couples ou les trios s’étaient déjà formés et défaits plusieurs fois ; des odeurs de truffe et de vomis flottaient dans l’air enfumé…

C’est alors que débarqua inopinément le père de l’invitant. Personne ne le remarqua, mais, loin de s’en offusquer, le propriétaire des lieux prit une mine réjouie et se dirigea à pas lents vers le bar, en reluqua complaisamment toute fesse, sein ou touffe s’offrant à ses yeux ravis.

Sur un canapé près du bar, justement, était allongée Juliette, vêtue d’un simple boléro. Vidée à cette heure de tout désir, elle broyait du noir. La descente était pénible, toute euphorie l’avait quittée. Le joint de cannabis qu’elle avait fumé pour se remonter le moral n’avait fait que l’abrutir. Cette fête l’insupportait soudain. Elle regrettait l’amour sincère d’Edgar. Ses caresses attentives valaient tellement mieux que les gestes mécaniques de ses amants de la nuit, imprégnés de drogue et abrutis d’alcool et dont le membre portait souvent encore le goût d’une autre fille.

C’est la dernière fois !, se jurait-elle. Comme la veille et l’avant-veille...

Devant le spectacle de Juliette étendue, le nouvel arrivant resta comme frappé de stupeur. Il parcourait de regards hallucinés le corps impudemment offert à sa vue : Madeleine, balbutiait-il, c’est pas possible !

Il retrouvait Madeleine, la belle Madeleine qu’il avait connue jadis chez Théodore. Ces cuisses, ce ventre, ces seins, ce visage ne laissaient aucune place au doute. Ce teint, cette densité des formes, cette chair heureuse, tout lui rappelait la reine des nuits de sa jeunesse. Il était à n’en pas douter en présence de la fille de Madeleine ! Une poussée irrésistible de désir l’envahit...

Il aborda Juliette avec délicatesse, lui demandant d’une voix douce si elle n’avait pas froid, s’inquiétant paternellement de son humeur triste. Un peu surprise de cette marque d’intérêt, mais heureuse de pouvoir échanger pour la première fois peut-être depuis le début de la soirée, elle lui répondit d’un pauvre sourire.

Il fut bientôt assis à ses côtés, un bras glissé dans son dos. Alors elle se laissa aller contre l’épaule compatissante et commença à parler de sa détresse.

Contre les effets divaguant de son dernier joint, elle devait se concentrer opiniâtrement pour ne pas perdre le fil de sa pensée, mais, habilement encouragée par la voix amicale de l’homme, elle se livra bientôt sans retenue dans un grand désordre de pensée.

Elle raconta en vrac son enfance, son besoin lancinant de père, la mort tragique de sa mère, son exil à Provins, ses rêves récurrents, les appels de sa mère, le haut mur, les frondaisons de lierre, la clé de la Porte Jardin sud.

Tandis qu’elle parlait, l’homme lui caressait l’épaule, puis les cheveux. Il relançait régulièrement le monologue de la jeune femme, calmait ses hoquets et ses sanglots, le regard invariablement fixé sur la foisonnante toison pubienne de la jeune fille qui avait depuis longtemps égaré sa culotte. Dès que reprenait le flux de paroles, il relançait ses caresses, se risquant à des gestes de plus en plus directs.

Juliette le laissait faire, entièrement occupée à donner un minimum de cohérence à son discours. Elle ne se rendit même pas compte que l’homme avait ouvert sa braguette, saisi sa main et l’avait conduite jusqu’à son sexe en érection. Sans y prêter attention, en toute inconscience, elle s’était mise à le manier.

― Vous devriez vous promener rue Gabrielle. Il y a là-bas une porte semblable à celle de vos rêves, lâcha-t-il d’une voix altérée, histoire de maintenir Juliette dans sa distraction.

Mais à ces mots, Juliette se redressa et regarda l’homme avec une attention démesurée.

― Rue Gabrielle, vous êtes sûr ? demanda-t-elle, arrêtant le mouvement machinal de sa main.
― Mais oui, mais non… Enfin… tout de même, vous pourriez y mettre un peu du vôtre dit l’homme, la bouche en coin !
― Mais qu’est-ce que je suis en train de faire s’écria Juliette prenant soudain conscience de la situation. Ah non dit-elle ! Ecoutez, j’en ai ma claque pour ce soir, ajouta-t-elle en se levant vivement…

Et l’homme n’eut que le temps de voir s’éloigner une croupe indignée.

* * *

Le lendemain, Juliette et Hortense avaient un programme en tous points semblable à celui de la veille. Cependant, avant de se rendre au rendez-vous informel de leur bande, au café « La Fourmi », elles firent sans grande conviction un détour par la rue Gabrielle.

Dès le premier passage, Juliette fut intriguée par une porte de fer qui, si elle ne correspondait pas exactement à la porte de ses rêves, provoqua pourtant en elle un trouble immédiat.

Prenant un peu de champ les deux amies purent deviner la présence d’un jardin derrière le mur couronné de quelques tiges de lierre. De plus, la porte était orientée au sud.

A onze heures du soir, la rue Gabrielle n’est parcourue qu’incidemment par des groupes de touristes empruntant l’escalier du Calvaire pour rejoindre la place du Tertre en surplomb. Il suffisait d’attendre un peu pour opérer en toute tranquillité. Mais avant-même que la rue ne fut déserte, Juliette avait sorti dans la hâte la clé à l’étiquette de son sac et l’avait introduite avec succès dans la serrure. Son excitation était à son comble lorsque, après quelques efforts, la penne se rétracta.

― Qu’est-ce qu’on fait ? On entre ? demanda-t-elle dans un chuchotement
― Non ! On ne sait pas à qui on a à faire. Mieux vaut revenir de jour.
― Juste un coup d’œil, insista Juliette qui, en dépit de la résistance grinçante des gonds, avait déjà entrebâillé la porte.

 

A SUIVRE