...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 21 : La maison du père - Episode n°55 du 18 février 10

 

La mort misérable de Paul-Henri eut sur Juliette un effet profond. Des bribes de son passé, auquel cet homme était inextricablement lié, lui revenaient en mémoire avec leurs charges d’émotions.
Elle avait oublié combien l’absence de père avait marqué son enfance et le monstre avait su en profiter. Jouant de la confusion, il avait pu faire passer ses sordides caresses pour des gestes de tendresse et d’affection paternelle...

sans la découverte inopinée de son abjection par Madeleine, il aurait, un jour ou l’autre, poussé sa forfaiture jusqu’à la profanation de la jeune orpheline.

Dix ans d’ashram ne l’avait pas changé. Dès son retour d’Asie, il avait profité d’un instant de faiblesse de Juliette pour la violer, puis l’avait menacée de mort pour de misérables histoires de fric.

Et pourtant, malgré toutes les avanies que le bonze-dealer lui avait fait subir, elle ne parvenait pas à le haïr. Sans doute occupait-il dans son inconscient la place du père vainement attendu.

N’était-ce pas lui qui l’aidait jadis pour ses devoirs, qui l’emmenait au cinéma ou la gardait lorsqu’elle était souffrante… N’était-ce pas lui qui rejoignait sa mère dans le vaste lit aux oreillers moelleux ?

Oui ! Paul-Henri avait pu être un substitut de père et combler en partie le vide originel de l’absence paternelle.

*    *    *

Voilà le genre d’hypothèses que ruminait Edgar entre deux beuveries. Car il s’était remis à boire quand il fut évident que la disparition de Paul-Henri ne l’avait pas rapproché de Juliette, bien au contraire. Passé le temps des retrouvailles, Juliette avait rapidement pris ses distances. Edgar était tombé de haut.

Je le retrouvais ce matin-là à la terrasse de la « Halte du Sacré-cœur » en train de boire un café. Il avait sa mine de lendemain de biture.

C’est tout juste s’il me reconnut, me saluant d’une voix pâteuse d’un « Ah ! C’est toi, Humbert ». Je souffrais pour lui, mais il n’était pas question de critiquer Juliette devant lui ni de l’exhorter à se reprendre tant son être semblait tout entier marqué par le déchirement, le trouble et l’amertume.

Pour le sortir de son abattement, je lui donnais à lire le dernier numéro du « Petit Buttois », dont la une était consacrée à la dernière combine des affairistes de Pierre-Montmartre-Avenir.

Il se mit à lire l’article avec une expression mi-incrédule, mi-désabusée.

― « C’est vraiment des butors » marmonna-t-il en commandant un deuxième café.

* * *


LE PROJET P.M.A :

UNE INTERVIEW EXCLUSIVE DE ROGER TOURNAFOND


Notre invité : Roger Tournafond
Roger Tournafond est né sur la Butte, rue Caulaincourt, au domicile de ses parents. Ancien élève de l’Essec, il consacre toute son énergie et son savoir-faire au développement et à la préservation du patrimoine architectural de la Butte. Membre fondateur de P.M.A (Pierre Montmartre Avenir), il est à l’origine de multiples réalisations prestigieuses qui marient avec audace modernité et tradition. Il porte aujourd’hui un projet qui, de l’avis de tous ceux qui en ont eu connaissance, devrait marquer l’entrée de la Butte dans le XXIème siècle.

C’est avec une gentillesse et une simplicité extrêmes que cet homme débordant d’activité a bien voulu nous consacrer une heure de son temps pour répondre en avant-première à nos questions sur le dernier né des projets P.M.A.


Le Petit Buttois : Une grande réception est prévue dans les jardins du Musée Montmartre, avec défilé de poulbots et fanfare, suivie dans le cours de la soirée, de la présentation du dernier-né des projets de P.M.A. Une éminente personnalité montmartroise est annoncée, qui en dévoilera la maquette.

Roger Tournafond : En effet, une grande fête est organisée, une fête à la hauteur de l’ambition de notre projet… mais avant d’aborder le vif du sujet, je tiens à vous remercier de me donner l’occasion d’informer directement les lecteurs du « Petit Buttois ». Connaissant la réputation de rigueur et d’honnêteté intellectuelle de votre journal, je sais pouvoir toucher à travers vous un public exigeant, amoureux de Montmartre, de ses valeurs et de ses traditions, mais qui reste cependant ouvert à la modernité.

L.P.B : Oui ! La modernité dans la tradition, c’est effectivement notre combat depuis toujours. Mais vous excitez notre curiosité… Que pouvez vous nous dire par anticipation des grandes lignes du dernier-né des projets de P.M.A.

R.T: Il s’agit d’une des plus belles et des plus grandes réalisations qu’il m’ait été donné de conduire. Pensez ! Elle sera l’occasion des plus importants travaux qu’ait connu Montmartre depuis l’édification de la Basilique du Sacré-Cœur. Comme sa prestigieuse aînée, elle marquera de son sceau la silhouette de la Butte pour les siècles à venir.


L.P.B : Ne craignez-vous pas qu’un projet aussi marquant n’entraîne de vives oppositions…

R.T : Des réactions, il y en aura, c’est inévitable. Songez à la violence des critiques qu’a subi, en son temps, la Basilique du Sacré-Cœur. Or qui peut nier aujourd’hui que ce monument contribue largement à la gloire universelle de Montmartre ! Le patrimoine culturel et architectural montmartrois il faut le respecter, nous en sommes conscients… Pour autant, Montmartre n’est pas un musée, il n’est pas et ne doit pas rester figé dans son passé, aussi éclatant soit-il, mais embrasser sans complexe son époque. Non ! Croyez-moi : il est salutaire que l’esprit d’entreprise puisse continuer de souffler sur la Butte. L’innovation et l’audace y ont toute leur place à condition, bien entendu, de rester ancré dans une tradition bien comprise. C’est exactement l’esprit du projet qui sera présenté au public la semaine prochaine

L.P.B : Pouvez vous en dire plus à nos lecteurs ?

R.T : Le Sophia Hôtel, c’est le nom de cette réalisation prestigieuse. Il s’agit d’un grand complexe d’accueil dédié au bien être. Autour d’un hôtel cinq étoiles d’une centaine de lits, différents équipements de remise en forme seront proposés à une clientèle internationale. Il y a longtemps que Paris attend de disposer d’un vrai lieu de détente et de soins comme en Orient. Montmartre qui a abrité au fil du temps des temples romains, des Abbayes, la Basilique du Sacré-cœur, semble un lieu prédestiné pour accueillir le temple du bien-être moderne que constituera le Sophia Hôtel. Songez au prestige, songez aux 300 emplois créés

L.P.B : trois cent emplois ! C’est considérable.

R.T : Oui ! C’est un minimum. La clientèle attendue est d’une grande exigence en matière de service. L’édifice s’étendra sur près de 1000 m2 et comprendra 3 salles de vapeur. Dans ce vaste lieu de volupté, on pourra faire peau neuve dans le raffinement d’un décor marocain entièrement réalisé par des artisans de Marrakech. Tong, paréo serviettes, gants et savon noir d’Alep seront remis à l’accueil. Il ne restera plus à l’heureuse clientèle qu’à se déstresser dans une pièce immense, carrelée de faïences rose tyrien, munie en son centre d’une fontaine rafraîchissante et de gradins chauffés où chacun pourra s’étendre enveloppé dans une chaleur saturée d’humidité à 36° Des douches permettront de se préparer pour la salle chaude parfumée à l’essence d’eucalyptus du Ruanda avant de se rafraîchir dans la piscine munie d’écrans vidéo où sont projetées des images de désert et de caravanes accompagnées d’une bande son réalisée par un grand spécialiste des musiques de film. Tout cela garantira un vrai dépaysement aux adeptes du gommage et du massage.
Un petit casino, une salle de poker, un restaurant avec toit ouvrant offrant une vue panoramique sur tout Paris et un night club, viendront compléter les équipements de cet ensemble que nous voulons d’un luxe inouï.

L.P.B : Et où se situeront ces constructions nouvelles ?



R.T : Au sommet de la Butte. A l’emplacement du prieuré Saint-Benoît qui ne présente, convenez-en, que peu d’intérêt architectural. Il sera rasé. La construction s’inspirera du style byzantin de la Basilique. L’idée, est de prendre pour référence la célèbre Cathédrale Sainte Sophie d’Istanbul, exactement comme le fit Abadie en son temps pour la Basilique du Sacré-Cœur. Mais je vous en ai déjà trop dit… Vous saurez tout la semaine prochaine. Sachez pourtant que, pour moi, ce projet représentera le couronnement d’une riche carrière de bâtisseur.

L.P.B : Une question encore. Ne craignez-vous pas que les problèmes de circulation sur la Butte, déjà ardus, ne soient aggravés par le développement d’une activité nouvelle de cette importance ?

R.T : Tout à fait ! Le risque est réel... C’est pourquoi P.M.A a décidé de financer sur ses propres deniers, une amélioration décisive de la circulation générale… qui va bien au-delà des difficultés occasionnées par le nouveau projet. Nous prenons l’engagement de financer deux équipements qui seront mis à la disposition de tous les habitants : un funiculaire sur le versant nord-est de la Butte, à l’emplacement des escaliers Becquerel ; un escalier mécanique sur le site du passage Cottin.

 

* * *


A ce moment Brice déboula des escaliers Becquerel. Nous apercevant, il se dirigea vers nous en brandissant le « Petit Buttois ». Il étouffait de rage contenue.

― Tu as vu ça ! Ce n’est pas possible. Il faut empêcher cette horreur.
― Ça ne fera jamais qu’un deuxième nichon sur la Butte, répondit Edgar, philosophe.
― Mais comment peux-tu rigoler d’un truc pareil. Il faut se mobiliser !
― Depuis le temps que tu vis ici, tu sais bien que P.M.A fait ce qu’il veut sur la Butte.

― T'as vu ça ? Une interview par Greta Mauduit !
― Et alors ?
― Mais tout le monde sait que derrière P.M.A., il y a Théodore Mauduit, et c’est sa propre femme qui conduit l’interview de son complice en affaires Roger Tournafond. Mais pour qui ces gens-là  prennent-ils les Montmartrois ? Une telle morgue est parfaitement insupportable !
― Cela prouve bien qu’ils font ce qu’ils veulent.

― Pas cette fois, crois-moi. On va mobiliser…




A SUIVRE