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Chapitre 20 : On blanchit encore, à la Goutte d'or
Episode n°53 du 04 février 10
Hortense, réveillée au petit matin par le coup de téléphone d’Edgar, se dit prête à héberger immédiatement Juliette dans l’appartement de Donnadieu.
Pour éviter d’être suivi par Paul-Henri sur le trajet de ce refuge providentiel, Edgar utilisa une ruse des plus courantes : en quittant l’hôtel, Juliette à son bras, il remonta vers la rue Ramey d’un pas tranquille. Ils gravirent ainsi, côte à côte, sans se retourner, la forte pente de la rue du Chevalier de la Barre. Mais, parvenu à mi-hauteur, Edgar entraîna vivement sa compagne dans un immeuble dont il connaissait le code. Accélérant le pas, ils traversèrent le bâtiment qui débouchait sur une sorte de ruelle privée rejoignant l’escalier du passage Cottin en son milieu.
 Ils n’avaient plus qu’une volée de marches à descendre pour rejoindre l’entrée de l’immeuble de Donnadieu.
Hortense les accueillit à l’étage, les traits ensommeillés. Elle avait rapidement enfilé une robe de chambre en soie de Donnadieu qui, mal nouée, s’ouvrait généreusement sur ses petits seins plats. Un café chaud les attendait sur la terrasse.
Assis tous les trois dans ce havre fleuri au cœur de la ville, Edgar expliqua succinctement à Hortense que l’homme qui avait violé Juliette, un schizophrène imprévisible et dangereux, était réapparu, plus menaçant que jamais.
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A peine Edgar avait-il terminé ses explications que le portable de Juliette sonnait.
― Coucou ! C’est moi ! Ha ! Ha ! On se débarrasse pas de Paul-Henri comme ça… Qu’est-ce que vous croyez ?
Le choc de la surprise fit blêmir Juliette au point qu’alertée, Hortense lui saisit la main, tandis qu’Edgar s’emparait de l’appareil.
― C’est tout ce que tu as à dire ? demanda Edgar d’une voix ironique. ― Je compte sur toi ! Dix bâtons, n’oublie pas ! ― T’auras rien, rien du tout, peau de balle, espèce de minable ! ― Ne me parle pas comme ça ! ― Je te parle comme je veux ! ― Alors tu vas mourir. ― C’est ça ! C’est ça ! Compte là-dessus, dit Edgar en raccrochant.
Puis se tournant vers Hortense et Juliette, il ajouta :
― C’est bon, il a perdu notre trace. Il cherche à se rassurer lui-même. Ecoute, je vais m’éloigner du passage Cottin. Si par malheur, Paul-Henri rôde dans les environs, je servirai d’appât et l’entraînerai au loin. De toute façon, il faut en finir.
La décision de se séparer une fois prise, Edgar et Juliette se tinrent longuement embrassés, sous l’œil attendri d’Hortense.
Du haut de la terrasse, Juliette regarda son amant s’éloigner. Au bout du passage, il jeta un long regard à droite et à gauche, cherchant si nulle silhouette suspecte ne s’apercevait au lointain… Rassuré, il sortit son portable avant de tourner vers la rue Custine. Elle espéra un moment que c’était pour l’appeler. Elle aurait tant voulu lui dire de prendre garde à lui.
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Les jours suivants, avec l’idée de pouvoir semer Paul-Henri s’il le croisait, Edgar roula à bicyclette. Au début, le souffle lui manqua. Les mollets et les cuisses le tiraient douloureusement. Mais très vite il retrouva son aisance passée. Somme toute, il ne faisait que reprendre de vieilles habitudes après seulement quelques mois d’interruption.
Il se promit, à cette occasion de parcourir à nouveau régulièrement son circuit fétiche, une grande boucle qu’il avait tracée avec soin autour des dédales de la Butte et qu'il mettait moins d'une heure à parcourir, les bons jours.
Avec sa connaissance du terrain, de ses rues à sens unique, de ses impasses et de ses nombreux escaliers, qu’il pouvait monter ou descendre le vélo sur le dos, il ne craignait guère d’être suivi, et c'est l'esprit tranquille qu'il s'en fut vaquer de droite et de gauche à la recherche de renseignements sur Paul-Henri.
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Depuis le temps qu’il fréquentait le secteur, Edgar avait eu tout loisir de se faire de multiples relations parmi les bistrotiers, les commerçants, les vendeuses, sans oublier les marginaux de toutes sortes vivant de petites ou de grosses combines.
C’était un avantage considérable sur Paul-Henri qui ne pouvait compter que sur lui-même.
Il apprit ainsi rapidement que Paul-Henri était en difficulté. Trop de promesses non tenues, trop d’embrouilles, d’entourloupes de toutes sortes, lui avaient mis à dos de très nombreux trafiquants. En particulier, un gros contentieux l’opposait aux frères Diallo, du redoutable gang du square Léon.
 Edgar avait croisé, jadis, le chemin de cette bande, mais, malgré quelques frictions, sa réputation de mec réglo restait intacte dans le milieu montmartrois.
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Dans la mauvaise passe où il se trouvait, Paul-Henri harcelait Juliette de coups de téléphone, réclamant de l’argent et réitérant ses menaces. Selon les instructions d’Edgar, elle lui raccrochait au nez après l’avoir traité de « minable » et de « porc ».
Oui, Paul-Henri était au plus mal, il jouait son va-tout. Il fallait s’en méfier doublement. Cet homme était dangereux, capable de réactions aussi violentes qu’imprévisibles. De plus, son art du déguisement et son aisance à changer de stature et de démarche, le rendaient difficile à pister. Les potes du club de musculation qu’Edgar avait chargé de le marquer à la culotte, en avaient fait plusieurs fois l’expérience.
Leurs filatures avaient cependant ramené deux informations inquiétantes : Paul-Henri avait acheté un pistolet dans le quartier de Stalingrad ; il revenait souvent traîner aux abords de l’appartement de Juliette, dans le château des Brouillards, et autour du passage Cottin. Il cherchait sans doute à comprendre par où exactement Edgar et Juliette lui avaient échappé.
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Pendant ce temps Juliette se laissait gagner par l’insouciance qui était sans doute le vrai fond de sa nature. Chez Donnadieu, elle occupait la chambre d’ami mais passait le plus clair de son temps, plus ou moins dévêtue, à lire des magazines ou à donner des coups de fil à ses amies, sur l’une ou l’autre terrasse de l’appartement.
Ses sentiments vis-à-vis d’Edgar semblaient s’amenuiser en même temps que s’éloignait le danger.
Hortense, qui travaillait sur place et ne sortait qu’occasionnellement pour ses recherches, venait souvent la rejoindre dans sa chambre. Elles devinrent rapidement amies et confidentes.
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La grande étudiante était heureuse de pouvoir parler à quelqu’un de son expérience de femme fontaine, dont elle tirait un vague sentiment de supériorité. Le sujet passionna Juliette qui la pressa de questions, en particulier sur les facteurs déclenchant du phénomène. Mais Hortense savait peu de chose. Une femme sur mille seulement connaît cette forme de jouissance avait-elle lu dans un petit livre dont la couverture était ornée d’une image de Sainte Thérèse d’Avila en extase, sculptée par le Bernin. |
Donnadieu, analysait-elle, n’y était pour rien, sinon qu’il l’impressionnait, c’est la seule explication qu’elle avait trouvée. Depuis le jour de leur rencontre elle éprouvait pour lui un mélange d’attirance et de crainte, les deux sentiments ayant sur elle un seul et même effet, celui de lui nouer le ventre. C’était par ailleurs un amant médiocre, peu attentif au plaisir de l’autre… et pourtant c’est avec lui qu’elle avait ressenti lles orgasmes le plus puissant qu’elle ait jamais connus…
Depuis le départ de Donnadieu elle n’avait pas eu l’occasion de tester ses nouvelles capacités avec un autre homme, et cela la chagrinait fort. ― Ne me dit pas, belle comme tu es, que tu n’as pas pu te trouver un mec de tout un mois. ― Tu sais le temps passe vite. J’avais pensé un moment à Brice. ― Il est mignon c’est vrai ! ― Oui, mais pour le faire bouger celui-là ! Il était plus excité par les informations que je lui apportais que par mes charmes. Tu as essayé toi ? ― Non, je le connais depuis trop longtemps. Tu sais, avec un homme, ça se fait rapidement. Après un certain temps de fréquentation, c’est trop tard. Brice maintenant, c’est presqu’un frère pour moi… ça ne m’intéresse pas… Mais, j’y pense, pourquoi t’essayes pas Edgar ? ― Quoi ! Tu me proposes Edgar ! ― C’est pas un mauvais coup tu sais. ― C’est pas la question ! Tu es drôle tout de même ! dit Hortense pensive… Toi alors ! Je te dis pas que je n’y ai pas pensé, mais j’ai tout de suite compris qu’il est follement amoureux de toi. Il ne voit que toi, ne pense qu’à toi… ― Justement, j’aimerais qu’il me lâche un peu. C’est pas qu’il me plaise pas, je l’aime bien, mais je n’aime pas sa façon de se prendre la tête pour des choses qui ne mènent à rien… ― Comme quoi ? ― L’amour, par exemple. Il faudrait pas qu’il se fasse trop d’idées là-dessus... j’ai pas l’intention de me ranger… tout de même…

Prises par leur passion du bavardage, les deux amies décidèrent de faire chambre commune. Elles pouvaient ainsi continuer à tchatcher jusqu’au moment où le sommeil les prenait.
* * *
Le temps passait, sans rien de notable. Juliette était de plus en plus rassurée. Même les coups de téléphone répétés de Paul-Henri ne lui causaient plus guère d’émoi. Elle était à ce point tranquille qu’elle envisageait d’aller chercher quelques effets de rechange chez elle, passant outre à l’interdiction d’Edgar.
Finalement c’est Hortense qui fit l’aller-retour.
Mais bientôt Juliette reçut un appel d’Edgar qui, d’une voix courroucée, lui reprocha de ne pas avoir suivi ses consignes. Il avait appris par ses informateurs qu’Hortense s’était rendue Allée des Brouillards, chez Juliette.
― Mais je n’avais plus rien à me mettre. Les affaires d’Hortense ne me vont pas du tout, se justifia-t-elle. ― Avec des conneries comme ça, il n’y a plus qu’à te trouver une nouvelle planque, rétorqua Edgar.
* * *
Edgar n’avait pas tort. La quiétude de Juliette ne dura pas un jour de plus. Alors qu’elle traînait quasiment nue sur la terrasse, elle entendit la sonnette extérieure de l’immeuble retentir. Elle pensa aussitôt aux paroles d’Edgar. Paul-Henri l’avait retrouvée, elle en était sûre.
Instinctivement, elle se plaqua contre le parapet, n’osant passer la tête pour identifier le visiteur. Elle pensa à s’habiller, priant le ciel pour qu’Hortense, descendue faire des courses, revint bientôt.
A ce moment la sonnette retentit à nouveau. Elle décida de se faire violence et rejoignant le bord de la terrasse la plus feuillue, jeta un coup d’œil par une trouée de verdure.
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Elle fut d’abord soulagée de voir que la sonnette avait été actionnée par un galopin.
Mais quelque chose ne collait pas ! L’enfant n’avait pas du tout l’attitude d’un chenapan faisant une farce.
Au lieu de fuir, il levait les yeux vers la terrasse, l’air anxieux, et semblait vouloir lui faire des signes discrets avec la main, tout en tenant son bras le long du corps, comme s’il s'efforçait de cacher ses gestes à un observateur invisible pour Juliette.
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Puis, soudainement, sans raison apparente, le gamin remonta en courant les escaliers du passage, s’arrêta un moment à coté d’un clergyman en train d’admirer le petit jardin du N°9 et sa façade couverte de lierre et de vigne vierge entremêlés, avant de reprendre sa course effrénée.
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Inquiète, Juliette rentra dans l’appartement. C’est alors qu’elle entendît des pas monter dans l’escalier. La terreur la reprit et c’est dans une véritable panique qu’elle cherchait désespérément, dans le désordre de la chambre, sa petite culotte. « Je ne veux pas mourir nue » se répétait-elle.
Les pas s’arrêtèrent derrière sa porte. Paralysée, elle entendit la clé pénétrer dans la serrure. Elle articula un cri silencieux avant de reconnaître la voix d’Hortense :
― Tu sais la nouvelle ! Donnadieu va passer deux nuits à Paris… Mon Dieu, que je suis contente… J’en ai la chair de poule… Mais qu’as-tu s’avisa-t-elle en voyant Juliette blême et tremblante ― La sonnette… Il y avait quelqu’un en bas ? ― Non, j’ai vu personne. J’ai pris le plat du jour du père Miton : des côtes de veau à la sauce morille. Tu aimes ? ― Le père Miton ? ― Christophe… Le père Miton… le roi du boudin… Décidément tu n’es pas dans ton assiette.
A ce moment, dans un même mouvement, les deux amies se regardèrent. Elles entendaient le pêne de la porte d'entrée tourner dans la serrure.
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Horrifiées, elles virent la porte s’ouvrir. Sur le seuil se tenait un clergyman dont la mine faussement compassionnelle n’annonçait rien de bon.
― Paul-Henri ! balbutia Juliette.
Mais la commotion était trop violente : elle vacilla, avant de tomber à la renverse sur le canapé du salon. |
A SUIVRE
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