...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 20 : On blanchit encore, à la Goutte d'or

Episode n°52 du 28 janvier 10

 

Au petit matin, Edgar était perdu. Il dut récapituler sa soirée pour se souvenir qu’il avait atterri, un peu par hasard, dans un hôtel anodin du haut de la rue Myrrha. Le lit était étroit. Il se rapprocha de Juliette endormie et l’écouta respirer. Elle s’agitait dans son sommeil. Il se plaqua contre elle en chien de fusil et attendit, dans un état d’excitation incommode, qu’elle ouvre les yeux.

A son réveil, Juliette se retourna, l’entoura de ses bras et l’attira sur son ventre. Elle ne tarda pas à ressentir sa puissance en elle. Les yeux fermés, elle se concentrait sur cette chose, forte et douce, qui l’emplissait de sa chaleur animale et qu’elle pouvait à loisir bouger, presser, porter au plus profond d’elle-même…



Puis se faisant plus vive, elle laissa parler sa voix … Jamais elle n’avait été aussi tendre. Ne lui avait-elle pas dit "Ah, je t'aime",  comme si le danger et la peur l'avaient ouverte aux sentiments ? Ce matin là, elle laissait balbutier son cœur. Elle perdait ses mots et il l’entendait mieux ainsi.

Ils se rendormirent, lui en elle… mais furent rudement réveillés par la sonnerie du téléphone intérieur de l’établissement.

― Alors les tourtereaux, bien dormi après cette soirée magique ?
― Paul-Henri !
― Eh oui, c’est moi ! C'est bien moi ! Encore merci pour le spectacle d'hier… Ah !, ce couple en action se détachant dans le ciel de Paname. Ah ! Juliette, subissant, droite et fière, les assauts de son fougueux partenaire… Quel sens de la mise en scène… Mais trêve de plaisanteries ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on se débarrasse de Paul-Henri comme ça ! Je veux la marité, c’est bien compris ?
― Mais je ne l’ai plus !
― Alors c’est 100.000 francs, et très vite… sinon pan ! pan ! tous les deux ! Vous vous croyez peut-être dans une cour de récréation ! Il parlait si fort que Juliette pouvait entendre distinctement ses propos.
― Mais Juliette n’est pour rien dans cette histoire de marité, plaida Edgar
― M’en fous ! assena Paul-Henri, en raccrochant.

L’affrontement était inévitable.

*    *    *



Après une longue absence, Paul-Henri Dupont-Thiéré, était de retour à Montmartre, plus précisément à la Goutte d’Or, où le menaient ses affaires.

Il avait débarqué la veille et traversé rapidement le quartier. C’était soir de match. Les bars dégorgeaient leur foule sur les trottoirs, ce qui lui convenait bien. Il n’était en règle avec personne et ne tenait pas à se faire bêtement alpaguer par les patrouilles permanentes de police, les flics en civil ou l’un de ses nombreux ennemis.

Après avoir déposé son sac dans un hôtel pour touriste fauché en bordure du métro aérien, il était sorti pour dîner dans un restaurant africain de la rue Polonceau.

A côté de lui, une tablée récriminait contre les fumeurs de crack qui errent la nuit sans abri et investissent les trottoirs et les cages d’escalier entre le boulevard Barbès et les voies de chemin de fer qui longent la rue Stephenson.

Dans toutes les grandes villes du monde le trafic de drogues s’installe dans les secteurs surpeuplés, là où l’urbanisme est dégradé, là où l’échec scolaire est élevé, là où les démissions collectives sont patentes et généralisées. Comment s’étonner, après la destruction de l’îlot Châlon aux abords de la Gare de Lyon, que le supermarché de la drogue se soit fixé dans ce village cosmopolite où vivent une trentaine de nationalités, largement en situation de pauvreté et de précarité.

La réhabilitation entreprise depuis vingt ans modifie peu à peu l’habitat, mais la Goutte d’Or reste un point de convergence pour les populations immigrées des banlieues Nord et Est de la capitale qui viennent en masse faire leurs courses dans le vaste marché exotique autour de Château-Rouge.



Devant cet afflux, les espaces publics deviennent privés : les placettes au matin sont déjà occupées par des vieux résidents maghrébins en chemise-cravate, discutant à longueur de jour sur les bancs publics ; les enfants jouent au foot sur les trottoirs ; les marchands de légumes installent leur étal débordant sur la chaussée.

Partout les odeurs d'épices exotiques ou de poisson fumé s’entremêlent avec des senteurs de pissotières ; A longueur de journée des groupes s’agglomèrent devant les cafés ou des salons de coiffure ; Plus en retrait, rues de Suez, rue de Panama, rue Léon, les africains noirs échangent des nouvelles du pays ou des denrées diverses « tombées du camion » ; A côté ou parallèlement se développent les marchés de la drogue et la prostitution.

On ne voit certes plus ces grappes d’homme agglutinées à la porte des bordels d’abattage, reluquant des prostituées sur le retour. Ce sont aujourd’hui des femmes noires, habillées comme des ménagères (et peut-être le sont-elles aussi), discrètement postées aux différents coins de rues.

Dès le matin, on croise aux abords du métro les fumeurs de crack, aux allures de zombies, le pas hagard, les traits émaciés, les dents pourries et la boîte de bière à la main. Dès qu’ils reprennent leur esprit, c’est pour s’engager dans des chamailleries et des criailleries avec les revendeurs, à moins que ce ne soit les revendeurs entre eux.

* * *



Paul-Henri utilisait une dizaine de revendeurs dispersés entre Château Rouge et La Chapelle. Ces hommes ne connaissaient pas son vrai visage, car il se présentait à eux dans des accoutrements et des déguisements variés.

Pour se faire reconnaître, il passait devant eux en sifflotant un air d’Aristide Bruant :

 

En ce temps-là dans chaque famille
On blanchissait de mère en fille
Maintenant on blanchit encor
A la Goutt' d'Or,
A la Goutt' d'Or


Puis les invitait à le suivre pour la transaction dans un endroit tranquille aux lisières du quartier.

* * *

 

Paul-Henri menait plusieurs affaires de front dans une fuite en avant perpétuelle.

Son manque de fiabilité, ses retournements d’alliance au gré de ses intérêts, sans oublier quelques coups pendables comme celui que nous lui avons vu faire en s’emparant sous la menace de la Marité de Roberto Filippi, lui valaient beaucoup d’ennemis.

Mais tant que la came est de qualité et que l’on reste maître de ses sources, on peut faire du business à la Goutte d’Or… C’est ce qu’il se disait à son réveil après une bonne nuit de sommeil et une matinée à glander dans sa chambre d’hôtel.

Après un bon déjeuner, Paul Henri se rendit à sa cache de la rue Andre del Sarte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de découvrir que sa réserve avait été visitée et pillée ? Il manquait en particulier la Marité sur laquelle il comptait pour se refaire.

En revanche, le matériel de maquillage, les postiches et les déguisements étaient toujours sur place. Il opta pour un accoutrement de chiffonnier aux vêtements amples. Une perruque à cheveux longs, une fausse barbe touffue et un chapeau mou le rendaient méconnaissable. Il décida de faire sans plus attendre une petite incursion chez Edgar, l’auteur le plus probable du vol indélicat.

En chemin, rue Simon Dereure, il eût la chance de croiser Edgar et le suivit de loin, tâtant avec jubilation la crosse de son Beretta niché au fond de sa poche. Il le vit monter chez Juliette et s’étonna que ces deux là soient encore ensemble.

Est-ce de l’inconscience, une confiance absolue dans son art du déguisement ou simplement les acquits de sa formation de moine bouddhiste, toujours est-il que c’est dans une totale décontraction qu’il attendit la suite des événements, en chantonnant la suite de sa chanson fétiche :

 

Aujourd’hui leur faut des hommes en casquettes
Des rouquins qu’ont des rouflaquettes
Collées sur eun tête de hareng saur
A la Goutt’d’Or,
A la Goutt’d’Or.

 

Il n’eût plus qu’à suivre les deux amants jusqu’au restaurant de la rue Lamarck, puis à l’intérieur du campanile.

* * *



Edgar s’en voulait terriblement d’avoir entraîné Juliette dans une embrouille qui risquait de tourner au drame. Paul-Henri était certainement sérieux quand il parlait de le descendre, lui… Mais Juliette ? Elle ne lui avait rien fait, Juliette.

N’avait-il gardé aucun attachement à un passé, pas si ancien que cela, où il avait été l’amant de la mère de la petite ; n’avait-il pas suffisamment interféré dans le destin de la pauvre enfant, la privant prématurément de l’amour maternel, l’entraînant dans des jeux coupables, puis profitant d‘une confusion de sentiment de la jeune femme à son égard, pour abuser d’elle...
Tout ce passé devrait le retenir de presser la gâchette. Peut-être après tout... N’importe quel homme, aussi scélérat soit-il, doit bien garder au fond de lui-même, une parcelle d’humanité. Pourtant…



Au terme de son analyse, Edgar avait parfaitement conscience des risques qu’il encourait. Son adversaire était coriace et rusé.

Mais peu importe, il était prêt à faire face à tous les dangers pour protéger son amie, son amante, sa compagne.

En prononçant ces derniers mots, un frisson le saisit. Il mesurait à cet instant à quel point Juliette l’avait ensorcelé. Lui qui avait toujours su défendre sa liberté face aux subtiles stratégies de ses  amantes les plus déterminées, en était venu à se projeter dans une liaison stable et exclusive avec l’inconstante Juliette… Compagne, future compagne, c’était trop ! Oui ! Mais trop quoi ? Trop parce qu’inacceptable ou trop parce qu’au-delà de toute espérance ?

A moins que les événements à venir ne les rapprochent suffisamment. D’une certaine façon, il n’était pas mécontent de l’épreuve que le ciel lui envoyait. Il était pressé d’agir, de montrer ses capacités et dans sa poitrine, il sentait battre un cœur de lion.

* * *



Mais d’abord, il devait garder son calme devant Juliette qui, visiblement, paniquait. D’abord, la mettre à l’abri. Ensuite, pour éviter que Paul-Henri ne retrouve sa trace, cesser de la voir tant que tout danger ne serait pas écarté. Il faudra qu'il fasse ce sacrifice.

Il lui demanda si elle connaissait un lieu sûr où elle pourrait se cacher quelque temps. Elle pensa tout de suite à l’appartement de Donnadieu…

― Un ami qui prête facilement son appartement quand il n’est pas là, précisa-t-elle. Malheureusement je n’ai pas la clé.
― Mais c’est une très bonne idée ! Je connais cet appartement, j’y suis passé il y a trois jours avec Humbert après notre pique-nique. Hortense y loge en ce moment. Ce serait idéal. Tu ne serais pas seule et j’aurais l’esprit plus dégagé pour m’occuper de cette crapule de Paul-Henri.
― Ne prend pas trop de risques. Je peux me débrouiller pour te fournir la somme, tu sais.
― Pas question ! On n’en aurait jamais fini avec un olibrius de cette espèce…
― Que vas-tu faire ?
― T’en fais pas, je connais la musique.

 

 

A SUIVRE