...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

Imprimer Envoyer

Chapitre 19 : Monte là-dessus - Episode n°51 du 21 janvier 10

 

La nuit tombait lorsque Karl aperçut, depuis le lanternon où il s’était posté, les silhouettes de Juliette et d’Edgar sortant du restaurant.

Ils marchaient côte à côte en descendant la rue Lamarck, comme deux amoureux bien sages, et, de là-haut, Karl ne pouvait deviner s’ils se tenaient par la taille ou par la main.

Le couple disparut un moment derrière le bâtiment du presbytère pour réapparaître dans les escaliers de la rue du Chevalier de la Barre.

« Pourvu qu’elle n’ait pas changé d’avis et opté pour quelque recoin sombre du parc de la Turlure » s’inquiéta Karl en les voyant s’arrêter pour un baiser interminable devant la grille du jardin.


Mais Juliette se dégagea enfin et, tirant Edgar par la main, l’entraîna vers le haut de la Butte.

« Ça y est, se réjouit Karl, où iraient-ils maintenant ? Il n’y a qu’Edgar, s’amusa-t-il, pour ne rien savoir encore de sa destination. Sacrée Juliette ! »

*    *    *


Karl, impatient, descendit à leur rencontre dans l’obscurité du campanile. Il entendit tourner la clé dans la porte de fer, puis le couple progresser lentement dans les rampes d’escaliers qui flanquent le corps du bâtiment. Il pouvait voir maintenant Juliette brandissant une lampe torche que la coquine avait pris soin d'emporter.

En familier des lieux, Karl se jucha sur une des poutres d’acier portant les trois cloches du carillon qui surplombent la Savoyarde, pour observer leur ascension. Une ascension pleine de cris joyeux se répercutant en échos : des Ho, des Ah, des « mon amour », qui retentissaient dans l’espace vertical du campanile.



Mais quand les amants furent parvenus à la hauteur de la Savoyarde, Karl quitta sa cachette, passant d’une rampe d’escalier à l’autre, toujours devant, comme une avant-garde invisible et silencieuse.

*    *    *


Une fois le couple parvenu à la galerie haute, Karl, maintenant dissimulé dans l’ombre au bas de l’escalier du chemin de ronde, put voir Edgar sortir de sa poche un joint tout préparé que le couple partagea en admirant le panorama aux quatre côtés de la tour.

― Hum ! C’est bon ! Qu’est-ce que c’est ? demanda Juliette.
― C’est du marité.
― Du quoi ?
― Un truc spécial que j’ai récupéré dans une cache de Paul-Henri, précisa Edgar.

Il regretta aussitôt sa maladresse. L’évocation du bonze violeur risquait de jeter un froid sur les bonnes dispositions dont faisait preuve Juliette.

Mais Juliette ne réagit pas, tirant consciencieusement de longues bouffées sur le joint de marité, tout en regardant Edgar droit dans les yeux. Elle cherchait visiblement à s’étourdir. Malgré son aventure avec l’ingénue Adèle, elle n’avait pas complètement cicatrisé et voulait se libérer des pensées délétères qui l’avaient poursuivie depuis son viol en se livrant à un homme.

Le marité fit rapidement son effet. Juliette devenait plus espiègle, plus aguicheuse, puis carrément provocante. Elle s’éloignait d’Edgar, le défiant de la voix ou par des postures et des gestes que l’on aurait pu, à bon droit, qualifier d’obscènes s’ils n’étaient délivrés avec autant de fantaisie et de grâce.

Lui, courait à sa poursuite et chaque fois qu’il l’attrapait, obtenait un baiser assortis de caresses de plus en plus directes. Mais soudain, elle s’échappait à nouveau en riant...

A un moment, elle s’engagea dans les escaliers conduisant au chemin de ronde, Edgar à ses trousses, provoquant une retraite précipitée de Karl. Après un tour complet, elle s’apprêtait à fuir vers le lanternon où Karl s’était réfugié, quand, au grand soulagement du sicilien, elle se ravisa en découvrant l’épaisse couche de fiente de pigeon qui recouvrait les marches.

Ils redescendirent enlacés à la galerie. Puis ce fut le silence.

― Prends-moi debout que je puisse voir Paris, lui dit-elle dans un murmure. Non ! Que tu es bête… Pas comme ça… Vas-y… J’aime ça comme ça… Je ne m’appelle pas Juliette pour rien ! (Comme s’il allait de soi qu’Edgar n’ignorait rien des penchants sodomites de l’héroïne éponyme de Sade).

Quoi qu’il en soit, sous les yeux éberlués de Karl, Edgar fit face à la situation.



La lune était pleine. La pierre de Château-Landon à la blancheur si particulière, éclairait d’une lueur blafarde la scène amoureuse.

*    *    *


Mais pour que la scène soit complètement rapportée, il faut encore signaler la présence, au débouché de l’escalier d’accès à la galerie, d’un quatrième personnage.

Celui-ci, monté sans hâte à la suite du couple, avait toute l’apparence d’un chiffonnier : une veste sale et usée, aux poches déformées, un pantalon rapiécé et un chapeau informe dont le bord rabattu ne laissait voir du visage qu’une barbe en broussaille.

Le mystérieux individu avait fait irruption dans le dos des deux amants et, debout dans la pénombre, regardait la scène sans se soucier le moins du monde d’être remarqué.

Il faut dire qu’il en courait peu le risque. Juliette était maintenue droite contre le parapet par les pressions répétées d’Edgar ; et tandis que des gémissements jaillissaient de sa gorge, son regard semblait perdu au loin, vers la silhouette si caractéristique de la tour Eiffel qui se profilait à l’horizon. A demi-dévêtu, Edgar, lui aussi, paraissait ailleurs, comme possédé par quelque diabolique danse brésilienne ou caraïbe, de celles qui requièrent des hanches et du bassin, des balancements souples et continus.

Un peu en retrait, Karl en voulait énormément au chiftire de lui masquer la vue. Mais que pouvait-il faire sans signaler sa propre présence ? Il attendit donc, pestant contre l’intrus.
Alors que les bruits émis par le couple en action annonçaient l’apaisement des corps, il eut la surprise de voir l'homme au chapeau mou s'approcher des amants avant de lancer un tonitruant : « Bravo !»
Il tenait dans sa main un revolver, et c'est sans doute ce qui le retenait d'applaudir !

 

*    *    *


― Encore bravo ! lança l’individu en soulevant son chapeau et sa moumoute devant Edgar et Juliette interloqués.
― Paul-Henri ! s’exclamèrent à l’unisson les deux amants en reconnaissant le crâne rasé du faux-vrai bonze.
― Oui, Paul-Henri, pour vous servir… dit l’énergumène, la mine réjouie, en inclinant le buste dans un geste théâtral… Paul-Henri qui n’a rien manqué du superbe spectacle que vous avez eu l'amabilité de lui offrir: quelle délicatesse, quel rythme, quelle profondeur, si j’ose dire. Vraiment, un spectacle inoubliable !
― Salaud ! s’écria Juliette
― Ah ! Juliette, ma belle petite Juliette, quand on veut un peu d’intimité on ferme la porte à clé derrière soi. Mais je ne vais pas m’en plaindre… d’ailleurs, je vous ai laissé mener votre affaire à son terme, sans l’interrompre, alors que j’ai tant de choses à vous dire… puis s’adressant à Edgar qui reboutonnait tant bien que mal son culbutant… Où est passée le marité par exemple…
― Marie-Thé ? Qui c’est ? Je connais pas de Marie-Thé
― Ecoute Edgar, la preuve que tu as visité ma réserve, c’est le gilet que tu portes sur toi… où l’aurais-tu récupéré ?
― J’achète toujours les affaires qui me plaisent par deux.
― Fais pas ton mariole, Edgar… Je t’ai déjà expliqué que nous ne travaillions pas dans la même catégorie. Tu me rends le marité ou alors il risque d'arriver des bricoles à Juliette. Sans compter que je peux te descendre.
― Et pourquoi tu l’as pas fait ?... dit Edgar en avançant d’un pas, avec un air de défi.
― Reste où tu es !… Tu me prends pour qui ?
― Si je te donne le marité qu’est-ce qui t’empêchera de nous tuer ?
― Je ne t’ai pas tué la dernière fois ! De toute façon, tu me crois ou tu me crois pas, tu es bien obligé de me faire confiance.

*    *    *


Juliette était au bord de s’évanouir. Sans doute aurait-elle admiré, dans d’autres circonstances, la crânerie avec laquelle d’Edgar faisait face à un énergumène à moitié fou tenant un revolver pointé sur lui. Elle regardait l’un après l’autre les deux protagonistes, sans voir la silhouette de Karl se profiler derrière le tueur au crâne rasé.

Edgar, par contre, surveillait la lente progression de cet ange gardien venu de nulle part et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour capter l’attention de Paul-Henri.



Soudain, le regard de Juliette fut attiré par l’homme dans l’ombre. Le léger mouvement de ses prunelles alerta Paul-Henri. Il se retourna. Alors les événements se succédèrent dans une grande confusion.

L’homme se jeta sur Paul-Henri avec un cri de karatéka et parvint à l’enserrer de ses bras tentaculaires. Paul-Henri se débattait et tentait d’orienter la bouche du revolver vers son agresseur.
Edgar plongea dans les jambes de Juliette pour la mettre à l’abri.
Un coup de feu retentit. Sous l’impact de la balle, La Savoyarde, pourtant située vingt mètres en dessous, rendit un son bizarre, comme un sanglot grave et puissant.

Abandonnant Juliette au sol, Edgar fonça sur Paul-Henri son cran d’arrêt à la main. Une deuxième détonation éclata. L’inconnu, blessé à l'épaule poussa un cri étouffé, bientôt suivit par le cri de Paul-Henri, dont le bras venait d’être transpercé par la lame d’Edgar.

Le faux chiffonnier lâcha son arme. Malgré sa blessure, l’inconnu fut le plus vif et s’empara du revolver, puis, à la surprise générale se retira à reculons et s’éclipsa dans le corps du campanile.

Comprenant qu’il ne ferait pas le poids face à Edgar, toujours muni de son couteau, Paul-Henri disparut à son tour.

Edgar et Juliette, après avoir repris leurs esprits, entreprirent de descendre. L’intérieur du campanile était sombre, ils progressaient lentement, redoublant de prudence aux différents angles et carrefours, scrutant les recoins avec la lampe de poche, s’engageant avec précaution sur les marches inégales et glissantes.

*    *    *


Après les événements de la nuit, Edgar et Juliette évitèrent de rentrer chez eux. Il fallait faire attention, se donner le temps de réfléchir. Ils descendirent la Butte et se réfugièrent dans un hôtel discret qu’ils trouvèrent sur la pente. Le lit était étroit et inconfortable mais ils étaient heureux de presser leurs corps chauds et vivants l’un contre l’autre. Ils l’avaient échappé belle.

Les yeux grands ouverts dans le noir Juliette, qui avait cru sa dernière heure venue, répétait à l’envie qu’elle voulait un enfant.

Edgar la rassurait tant bien que mal, lui assurant qu’il la protègerait ; qu’elle n’avait rien à craindre tant qu’elle restait auprès de lui ; que pour l’enfant il serait toujours temps de voir. Il parlait doucement, le nez enfoui dans l’abondante chevelure de son amante, ponctuant ses phrases tranquillisantes de baisers dans l’oreille et dans le cou.

Oui, ils avaient cette nuit tutoyé les étoiles, avant de risquer perdre la vie… Oui, Paul-Henri était dangereux et inquiétant… et leur mystérieux sauveur au regard intense et aux mains d’étrangleur, l’était tout autant...

Mais la fatigue accumulée au cours de cette soirée mouvementée finit par les emporter et c’est bras et jambes enlacés qu’ils s’endormirent pour une courte nuit peuplée de mauvais rêves, tels deux parapentistes se laissant tomber depuis le sommet d’un pic ensoleillé dans les ombres humides de la vallée.

 

A SUIVRE