...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 19 : Monte là-dessus - Episode n°50 du 14 janvier 10


Juliette n’avait jamais été aussi belle. Ses yeux, dans la lumière rouge du restaurant, brillaient de malice. Visiblement elle s’amusait de voir défiler sur le visage d’Edgar toutes sortes de doutes et d’interrogations.



Une surprise pour leurs retrouvailles, lui avait-elle promis !

En montant chez elle tout à l’heure, il s’attendait à une surprise dans l’ordre de la sensualité : qu’elle fut nue sous sa robe par exemple ou mieux, qu’elle ait mis des bas et un porte-jarretelles, en tout cas quelque chose d’inattendu et d’excitant pour marquer la reprise de leurs amours.

Après tout, se disait Edgar, la patience et la discrétion dont il avait fait preuve pendant la longue période de fragilité qui avait suivi son viol, méritaient récompense.

Aussi, dès la porte passée, chercha-t-il à la saisir et à l’acculer contre un mur, très pressé qu’il était de retrouver sa Juliette, ses rondeurs douces, l’odeur de ses aisselles pileuses et le fort goût de camphre et de miel de son sexe.

Elle l’avait écarté fermement, les deux mains appliquées contre son torse. Pas encore !… Avait-elle susurré, avec un sourire énigmatique.
Au restaurant corse où elle l’avait invité, fou de désir et d’amour, il ne voyait qu’elle. Peut-être ne voyait-elle que lui…

En tous cas, ni l’un ni l’autre ne remarquèrent l’ombre grise de Karl, assis tout près, en arrière de leur table.

*    *    *


La présence de Karl dans le même restaurant que nos deux amis, n’est pas tout à fait un hasard. Pour ceux qui en douteraient, on signalera qu’une des fonctions de l’homme à tout faire de Théodore Mauduit consistait à s’assurer de temps à autre que tout allait bien pour les enfants du Maître.

Il arrivait donc que Karl s’approchât discrètement de Brice, de Juliette ou de Vladimir, de façon à pouvoir rendre compte à Théodore des projets, des fréquentations ou simplement des heurs et malheurs de sa progéniture entre les deux ou trois dîners annuels de Donnadieu . De cette tâche, Karl s’assurait avec un zèle particulier à propos de Juliette. Il en était depuis longtemps épris.

Voir, quand il la suivait, balancer ce corps souple et lourd à la fois, était un spectacle dont il ne se lassait pas.

A force d’observer son comportement avec les hommes, la façon qu’elle avait de se lover dans leur bras, et, en pleine rue, de livrer sans vergogne son corps à leurs caresses, il avait le sentiment de connaître toutes les facettes de la chaude et dévorante sensualité de la jeune femme. Quand il s’imaginait la posséder, c’était avec une forte impression de réalité.

Mais, aujourd’hui, Juliette n’était plus la jeune délurée qui changeait d’amoureux comme de bas. Elle s’était assagie et choisissait des amants plus blasés ou moins audacieux, qui, comme elle, semblaient préférer la douillette intimité des appartements.

Au grand dépit de Karl, le spectacle se fit plus rare. La dernière frasque de Juliette remontait à près d’un an… et encore, Karl n’avait rien pu voir cette fois-là...

A l’évocation de ce ratage, l’inquiétante silhouette s’agita sur sa chaise. Le souvenir cuisant de sa frustration restait intact...

Cependant, très vite, Karl se ressaisit. Se penchant en arrière, l’oreille aux aguets, il s’efforça de ne pas perdre une miette de la conversation.


On devinait à son air incrédule, le genre des questions qui agitaient son esprit : pourquoi accordait-elle la moindre attention à ce type ?

Le gaillard n'était plus de la première fraîcheur, et plutôt déplaisant avec ses petits yeux fouineurs et ses rouflaquettes... Une figure sortie directement du passé ! Un gilet et une veste improbables... Pas possible, il se déguisait… 

Et pourtant !, la conversation était on ne peut plus claire sur un point : cet Edgar avait toutes les chances de se retrouver dans le lit de Juliette le soir même… A moins… A moins qu’à force de maladresses, il ne finisse par la lasser.

Il s’y prenait mal, c’est évident. Juliette, on la reçoit comme un cadeau, et lui, ce vieux singe prétentieux, qui aurait dû se mettre à genoux et pleurer de gratitude devant ce présent inespéré du ciel… lui, au détour d’une phrase, à de menus signes dans l’attitude, avait l’air de penser que Juliette avait quelques obligations envers lui !

Non mais, écoutez-le, parce qu’il était l’amant en titre ou quelque chose de ce genre. L’amant en titre de Juliette… il y avait de quoi rire ! Qu’attendait-elle pour l’envoyer au diable ?…Mais quoi ? Non ! Ce n’est pas possible ! Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt… Pas avec lui, tout de même !

Et pourtant si…

* * *

 

Il y a deux ans… Il se souvenait parfaitement : elle dînait avec un autre… Exactement comme ce soir, fardée comme une biche, vêtue de la même robe rouge, dans ce même restaurant corse de la rue Lamarck…

Comment cela ne lui avait-il pas sauté aux yeux ? Pas de doute, elle allait lui faire le coup…

Là haut ! Dans le campanile ! C’était cela la surprise dont Edgar parlait.

Ça alors !…


Mais quelle aubaine, finalement ! Oh joie ! Voir Juliette en situation… Et cette fois,  Il ne manquerait rien du spectacle.

On peut se demander pourquoi cet homme sombre ressentait-il une aussi vive allégresse à l’idée d’assister aux ébats d’une femme dont il était follement amoureux ?

C’est ainsi. Là où d’autres ne recevraient que souffrance, Karl jubilait à l’idée de contempler ce qui lui serait à jamais interdit : la possession de Juliette… car, s’agissant de la fille du Maître, il se serait fait couper les deux mains plutôt que de céder à la tentation de lui effleurer les cheveux.

Combien de fois depuis deux ans, n'avait-il imaginé la scène dans les hauteurs du campanile ? Juliette et un amant dans la galerie ouverte, l’un contre l’autre, l’un dans l’autre, regardant Paris et ses millions de lumières scintillantes à leurs pieds…

* * *


Il s’était demandé à l’époque, par quelle diablerie Juliette se trouvait en possession des clés du campanile, avant de se rendre compte que pour l’entourage immédiat du Grand Maître, il n’y avait pas grande difficulté à se les procurer. Madeleine Raspal avait très bien pu disposer d’un trousseau que sa fille aurait récupéré.

Lui-même avait découvert dans la salle attenante à la crypte au reliquaire, un double dûment étiqueté. Sans doute les ancêtres du Maître avaient-ils participé à la construction de l’édifice ou à son financement.


En effet, Karl avait trouvé dans le même tiroir que les clés, des liasses de bons de souscription vierges pour la construction de la Basilique.


Notes historiques et topographiques d’Humbert

A l'automne 1870, Alexandre Legentil prononce le vœu dont la réalisation sera le Sacré-Cœur plusieurs décennies plus tard.(la Basilique est achevée en 1916 et consacrée en 1919).

" En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore, en présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Église et du Saint-Siège, et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ nous nous humilions devant Dieu et réunissant dans notre amour l'Église et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés.

Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l'infinie miséricorde du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes ainsi que les secours extraordinaires, qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons de contribuer à l'érection à Paris d'un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus."

Une souscription nationale est lancée. Elle fera l'objet de nombreuses relances devant les surcoûts de la construction (au total, près de quarante-six millions de francs sont récoltés en un demi-siècle par les dons de près de dix millions de fidèles).



L'une de ces relances consista en une opération géniale de marketing avant la lettre faisant toute sa place à la vanité humaine : les donateurs avaient le choix entre 3 modèles : la pierre de taille cachée pour 120 francs, la pierre apparente avec initiale cachée pour 300 francs et les pierres apparentes avec initiales visibles pour 500 francs. Les plus riches pouvaient acheter des piliers, des colonnes avec ou sans signes apparents. Les plus pauvres, eux, pouvaient partager les frais à plusieurs et acheter des fractions de pierre cachées.

 

* * *


Depuis la découverte des clés, Karl montait souvent la nuit sur les toits de la Basilique qu’il arpentait comme un terrain familier.



Il parcourait les différentes pentes, déambulait sur les lignes de faîte et passait d’une zone à l’autre par de petites marches de pierre dissimulées dans le décor ou par d’étroites corniches hérissées de gargouilles.

Allongé sur les grandes dalles de pierre blanche, disposées en écailles, il regardait longuement la voûte étoilée.

Dans ces moments sa solitude l’accablait : nulle douceur au monde pour lui, nulle tendresse, nulle amitié.

Il s’endormait parfois sur place et pendant qu’il rêvait de grands voyages sur le dos d’une tortue géante, s’élevait depuis les profondeurs de la Basilique la prière d’adoration perpétuelle du Sacré-cœur . Elle pressait Dieu, cette prière, par la voix d’hommes et de femmes se relayant jour et nuit sans interruption depuis 1885, d’intervenir dans les affaires du monde afin de soulager la misère des hommes.

Quand il se réveillait avec le jour, il était déjà trop tard pour emprunter la galerie par laquelle il avait accédé aux toits, sans courir le risque de croiser quelque sœur bénédictine, gardienne des lieux. Il attendait alors l’arrivée des premiers touristes pour rejoindre par des chemins détournés les circuits officiels de visite.

Mais quand se présentait l’occasion d’entendre sonner la Savoyarde, on pouvait être sûr de le trouver au plus haut de l’édifice, faisant le tour du chemin de ronde ou bien accroupi dans le lanternon qui coiffe le dôme conique du campanile. Le contre-ut grave de la plus grosse cloche battante du monde, dont le seul bourdon pèse près d’une tonne, emplissait l’air d’ondes dévastatrices qui lui traversaient le corps jusqu’à la moelle, le mettant dans un état d’excitation proche de l’orgasme.

 

* * *


Renonçant au dessert et aux derniers morceaux du tour de chant du patron qui lui rappelaient les airs de sa Sicile natale, Karl quitta le restaurant corse avec l’idée de précéder le couple dans les hauteurs du Campanile.

Il les y attendit sans impatience.

A SUIVRE