...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 18 : Le tombeau d'Hippolyte - Episode n°49 du 7 janvier 10

Debout devant la grille de la rue Lucien Gaulard, Adèle avait attendu longtemps l’ouverture du vieux cimetière Saint Vincent. Encore sous l’emprise du décalage horaire avec Buenos Aires, elle avait peu et mal dormi. Mais il était hors de question qu’elle retarde d’une minute sa visite au tombeau d’Hippolyte Havard, son ancêtre montmartrois.

 

Elle se tenait maintenant comme on se tient devant la sépulture d’un proche, mélancolique et droite. On sait que le corps s’est dissipé, est retourné au fatras atomique dont nous procédons tous. Mais où est passé le reste ? Où flotte l’esprit, ce qu’un mort transmet à ses survivants ?

Tenant le carnet d’Hippolyte à plat sur ses deux mains, dans un geste d'offrande aux dieux du ciel et de la terre, Adèle se laissa pénétrer et habiter par l’âme de ses ancêtres.

 

La stèle portait trois noms, à demi effacés par l’usure du temps et des lichens : Hippolyte Havard 1822-1871, Henri Havard 1849-1871, Régine Havard 1828-1874.

 

Ainsi la mère de Ludivine, après avoir enterré son mari et son fils le même jour, avait attendu d’avoir marié sa fille à Buenos Aires,  puis était rentrée à Montmartre pour y mourir.

 

Toute une famille décimée. Et pourquoi ? Pour avoir suivi la voix du cœur et de l’honneur !

Adèle méditait cette cruelle leçon de choses quand elle s’avisa que la sépulture n’était pas à l’abandon : dominant une gerbe de plantes vivaces sorties d’un carré de terre ménagé au milieu de la pierre tombale, le magnifique rosier avait  été taillé. Mieux ! Deux géraniums en pot, de chaque côté de l’angelot à la vanité, dressaient des grappes de fleurs rouges éclatantes de santé.
Adèle devait se rendre à l’évidence : la tombe d’Hippolyte était régulièrement visitée et entretenue plus d’un siècle après sa mort…


Cela lui fut confirmé par le conservateur du cimetière :

―   C’est une association qui prend soin de la tombe, précisa-t-il : « Les amis de la Commune », je crois, ou quelque chose comme ça.

―   Puis-je rencontrer une personne de cette association… je suis une descendante d’Hippolyte Havard.

―   Une descendante ! Mais… Ce n’est pas possible !

―   Mais si ! Une descendante de Ludivine Havard, la fille d’Hippolyte qui s’est mariée en Argentine…

 

Le conservateur sembla marquer le coup. Après un long silence, il se mit à murmurer. Sa voix devint plus caverneuse, sa diction ralentit, comme pour confier un important secret.

 

―   Je peux peut-être vous mettre en contact… Euh… Pouvez-vous repasser cet après-midi ?… Je vous donnerai la réponse…. C’est mademoiselle ?

―   D’Arienzo, Adèle d’Arienzo…

 

*          *          *

 

A son retour dans l’après midi, elle fut étonnée de trouver le bureau du cimetière fermé.

Elle s’apprêtait à repartir quand elle remarqua un homme de belle taille, habillé de noir, qui l’observait depuis la tombe d’Hippolyte. Il lui fit un signe discret de la main. Tandis qu’elle approchait, il la regardait dans une immobilité un peu raide. Son complet anthracite et sa chemise à col mao lui donnait l’air d’un clergyman. Elle fut frappée par le contraste entre son allure sportive et la blancheur de son teint. Il évoquait une force féline dissimulée dans l'ombre.


―   Madame D’Arienzo, je présume, dit-il en tendant la main.

―   Mademoiselle !

―   Bonjour mademoiselle, reprit l’homme d’une voix à peine audible.

―   Bonjour, monsieur ! A qui ai-je affaire ?

―   Je représente une association qui fait des recherches historiques sur la Commune et sa répression. C’est à ce titre que nous entretenons les tombes des victimes identifiées de la semaine sanglante.

―   Oui, j’ai été très surprise de trouver la tombe fleurie.

―   Vous savez… nous avons un devoir de témoignage et de mémoire. Hippolyte Havard était un grand homme !

―   Je le découvre à peine… Un peu par hasard. Je reviens d’Argentine où j’ai posé des questions à ma famille sur Ludivine Havard, mon ancêtre montmartroise. Vous comprenez, j’habite Montmartre depuis un certain temps déjà… Et voilà qu’on me remet un coffret dans lequel je trouve des informations sur Hippolyte, le père de Ludivine.

―   Un coffret !

―   Oui, d’ailleurs j’ai quelque chose qui peut vous intéresser en tant qu’historien. C’est un carnet manuscrit sur les derniers jours de la Commune, qui furent aussi les derniers jours d’Henri et d’Hippolyte Havard ! Je l’ai apporté à tout hasard.

 

Elle tira de son sac fourre-tout le coffret ouvragé que ses grands-parents avaient accepté de lui confier et l’ouvrit.

 

L’homme avait des yeux bleus pâles légèrement bridés vers le profil un peu fuyant de ses tempes. Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur le contenu du coffret, il dit dans un souffle : « Ne regardons pas cela ici ».

 

*          *          *

 

Guido Gada, car c’était lui, entraîna Adèle dans un de ces immeubles néo-haussmannien qui bordent la rue Trétaigne sur ses deux côtés. Il habitait un petit meublé envahi d’une odeur inquiétante et tenace de renfermé.

 

―   C’est merveilleux dit-il après avoir parcouru les notes d’Hippolyte. On trouve là de nombreuses confirmations de ce que nous pressentions. C’est formidable !

―   Oui, et regardez ! Il y a encore ceci dit Adèle en lui tendant l’oignon ouvert. Il semble qu’Hippolyte Havard ait été Grand Maître des Céphalophoriens sous le nom de Denis VIII.

―   Comment ! Vous connaissez les Céphalophoriens, s’écria Guido, interloqué.

―   Pas vraiment. C’est un ami qui m’en a parlé. Il en a parlé à propos de ce même écusson brodé sur le tablier d’une poupée. Mais c’était vraiment confus… Il pensait d’ailleurs que l’Ordre avait disparu avec Vatican II… Mais vous en savez peut-être davantage ?

 

Ces questions convainquirent Guido qu’il n’avait rien à craindre d’Adèle.

 

*          *          *

 

Mieux, elle pouvait lui être utile dans son combat souterrain contre la dynastie des Mauduit.

 

Eh oui, depuis la défenestration de Régis Roublat, Guido Gada se sentait bien seul pour mener à bien une stratégie des plus délicate ! En effet, l'archiviste céphalophorien voulait renverser le Grand Maître actuel sans mettre à bas l’Ordre. De ce point de vue Adèle était une aubaine : descendante de la lignée des Havard, elle pouvait légitimement prétendre à la succession d’Eleuthère IV.

 

En effet, traditionnellement le Grand Maître était choisi au sein d’un Conseil Suprême, mais une règle non écrite, jamais remise en cause, voulait qu’il soit issu d’une des trois grandes lignées fondatrices de l’Ordre. Malgré quelques accidents de parcours dûs à des ambitions intempestives ou à des stérilités malencontreuses, ce système d’alternance avait fonctionné pendant plusieurs siècles avant d’être perverti par les Mauduit.

Il y avait déjà eu dans le passé des femmes Grand maître. Qui sait ? Adèle pourrait prendre la tête de l’Ordre et lui, Guido Gada, devenir son éminence grise. Il l’aiderait à refonder l'Ordre, à retisser les liens avec les forces vives de l’ordre ou plutôt à les reconstituer, car il n’en restait plus grand chose après plus d’un siècle de dérive sectaire.

 

*          *          *

 

Mais Guido se garda bien de dévoiler ses plans. Il se contenta de donner quelques indications extrêmement vagues et rassurantes sur l’Ordre. Il s’agissait, expliqua-t-il, d’une organisation très ancienne.

 

Au temps de sa gloire, une habile stratégie d’entrisme lui avait permis de noyauter efficacement les organes du Vatican à tous les niveaux.

 

Des curés, des évêques, des théologiens de renom, oeuvraient dans l’ombre. Mais aussi des laïcs qui avaient leurs entrées régulières dans le Palais tels que gardes suisses, médecins, secrétaires… Ou des personnes en position d’influence tels que des hommes politiques et des journalistes… Sans faire partie de l’Ordre, le cardinal Roncalli qui devint le fameux pape Jean XXIII, partageait beaucoup de ses idéaux.

 

Que voulaient les céphalophoriens ? S’agissant d'un mouvement clandestin qui a toujours répugné à laisser des traces écrites de ses activités, il est quasi impossible de saisir la doctrine dans sa globalité. Sa tendance générale semble aller dans le sens d’une transposition des idées de la franc-maçonnerie dans le corpus religieux. Une autre ligne ferme et constante depuis l’origine, semble être la revendication d’un accès des femmes à la prêtrise et d’une façon générale, l’exigence d’un rééquilibrage entre les rôles masculins et féminins au sein de la Sainte Eglise Apostolique et Romaine.

 

Mais l’Ordre n’est plus ce qu’il était et son histoire récente est emplie de rapines, d’assassinats et d’empoisonnements. Hippolyte Havard fut le dernier Grand Maître fidèle à la haute et pure vocation de l’Ordre.

 

Mais il fut abominablement trahi ! « et je sais qui l’a trahi ! » , affirma Guido.

 

Guido parlait d’une voix tremblante d’émotion…Il sortit d’un tiroir le fac-similé d’un article datant de Mai 1871 :

 

EXECUTION D’UN TRAITRE.

Hier, le grand propriétaire Hippolyte Havard a été passé par les armes le long du mur de la rue des Rosiers, à l’endroit même où deux nobles serviteurs de l’Etat, les généraux Lecomte et Clément Thomas ont été lâchement assassinés par la populace, au début de l’insurrection !

Mais grâce à la vigilance du citoyen Alphonse Mauduit, les faits suivants ont pu être établis : alors qu’un groupe de ces va-nu-pieds égalitaristes était cerné par les troupes loyalistes dans les environs du Moulin de la Galette, le sieur Havard, a ouvert à ces dangereux anarchistes un passage vers une cachette souterraine, par lequel ils purent s’échapper.

Par la faute de ce renégat, des dizaines de voyous sanguinaires se sont égaillés dans Paris.

Mais aujourd’hui, au moins pour le sieur Havard, impudent traître à sa classe, justice est faite !

 

―   Alphonse Mauduit !, s’écria Adèle, est-ce un parent du Théodore Mauduit, que j’ai croisé à une garden-party chez Mme Jeanney ? Un homme impressionnant et plein de séduction…

―   Oui ! D’ailleurs Mme Jeanney était la maîtresse de son père. Mais attention ! Théodore Mauduit est peut-être séduisant mais ce n’est qu’un libertin, un débauché, un matérialiste de la pire espèce… un voluptueux.

 

Adèle apprit également que l’immense fortune des Mauduit datait de leur ancêtre dénonciateur, l’infâme Adolphe Mauduit, et que cette fortune était le produit direct de sa forfaiture.

 

En effet, l’ancêtre de Théodore après avoir provoqué l’exécution d’Hippolyte Havard, avait acquis ses biens à vil prix en menaçant la famille des pires représailles.

 

Dès lors, la mainmise de la dynastie des Mauduit sur l’Ordre fut totale. Le conseil suprême fut noyauté, puis supprimé. Le Grand Maître, toujours un Mauduit, tenait les rênes de l’organisation d’une main de fer, grâce à la mise en place d’un système de délation, de pressions pouvant aller jusqu’à la persécution et au chantage, d’anathèmes dans une presse aux ordres et même d’incarcérations et de tortures.

―   Vous comprenez mieux mes précautions, continua Guido, et je vous conjure d'être de la plus extrême prudence. Votre vie ne pèserait pas lourd si ces maudits renégats venaient à découvrir votre ascendance !

 

*          *          *

 

Lorsqu’il se séparèrent, tard dans la nuit, Guido et Adèle avaient l’impression de bien se connaître et de pouvoir se faire confiance. Ensemble, ils avaient relu le cahier manuscrit d’Hippolyte. Guido avait exhumé de vieilles images de Montmartre qui illustraient les propos du cahier manuscrit. En particulier des vues extrêmement rares de la tour Solférino et du Bal de Château Rouge.

 

Alors qu’Adèle se désolait de ne pas avoir la moindre image de son aïeul, dont le visage sur la photo du coffret était rongé par l’humidité, Guido lui fit un demi-mensonge.

 

―   Si vous voulez voir le vrai visage de votre ancêtre, sachez qu’il a servi de modèle pour la tête du St Denis du Musée de Cire de Montmartre. Je pourrais vous la montrer car j’ai récupéré la statue à la fermeture du musée.

 

En fait, Guido disait n’importe quoi. En réalisant la statue de cire de St Denis (souvenons-nous qu'il était monté plus de vingt ans auparavant de Livourne à Paris, sur les traces de Modigliani, pour devenir sculpteur), il avait certes doté le saint à la tête coupée des traits d’Hippolyte, qu’il considérait comme le dernier Grand maître authentique des Céphalophoriens, mais il s’agissait d’un portrait imaginaire, car depuis leur prise de pouvoir au sein de l’Ordre, les Mauduit avaient systématiquement détruit toutes les représentations connues de Denis VIII, craignant sans doute que son aura persistante ne leur fasse ombrage.

 

Par contre, Guido, qui s’était toujours demandé où Hippolyte avait caché les communards, venait de faire une découverte : la grotte d’alabastrite, qui leur servit de refuge, ne pouvait être que le cachot actuel de l’Ordre. D'après le carnet manuscrit d'Hippolyte, cette cavité exploitée par les carriers était encore, en 1870, accessible depuis la surface et, plus précisemment, depuis "le champ des Hauts".

 

 

A SUIVRE