...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 18 : Le tombeau d'Hippolyte - Episode n°48 du 31 déc. 09


Le cœur battant la chamade, Adèle se pencha à nouveau sur le contenu du coffret.


Elle mit la main sur une vieille photo sépia représentant une jeune fille et un jeune homme se tenant de chaque côté d’un homme barbu de petite taille, mais de belle prestance. Une inscription figurait au dos, à moitié effacée, qu’elle put cependant déchiffrer : père et Henri lors de l’inauguration de la Halle Saint-Pierre.
Ludivine lui apparut comme une grande fille maigre à la mine triste et sévère. Quand à Henri et Hippolyte, elle ne put voir que leurs redingotes.


Leurs visages étant effacés par une tâche d’humidité.

* * *


Au fond de la boîte, il restait un carnet en maroquin qu’Adèle n’avait pas encore ouvert.

Il était empli d’une élégante écriture fine et déliée, des notes prises au jour le jour et relatant les événements de la Commune tels qu’ils avaient été vécus par Hippolyte Havard :

18 Mars : Montmartre s’est éveillé ce matin dans le piétinement des troupes commandées par le général Lecomte. Arrivée avant le jour, la troupe a conquis la butte sans effusion de sang. Sauf à la Tour Solférino dont le malheureux factionnaire, le citoyen Turpin, a été tiré comme un lapin. C’est Henri qui m’alerte. Lorsque nous arrivons au pied de la tour, rue des Rosiers, Louise Michel et Clémenceau donnent les premiers soins au blessé. Malgré notre insistance, le général Lecomte refuse son transfert à l’hôpital.


 


Passé l’effet de surprise le quartier se reprend. Le tocsin sonne. Des tambours battent le rappel de la garde nationale. Les hommes de la garde et la foule reprennent les canons dont Lecomte s’était saisi, mais qu’il n’a pu enlever à temps faute d’attelages.

Le général donne alors l’ordre de tirer. « Il est plus impitoyable avec les pauvres qu’avec les Prussiens » me glisse Henri. Combien aurait-il eu de morts à son actif si ses hommes n’avaient mis la crosse en l’air ?

Fait prisonnier, le général Lecomte est conduit dans le pavillon du Château Rouge, puis ramené rue des Rosiers, pour y être fusillé.

Au même moment le général Clément Thomas, qui n’avait pas hésité en Juin 1848 à tacher son uniforme de sang en massacrant des républicains, est reconnu rue des Martyrs malgré sa tenue civile. Il est traîné lui aussi rue des Rosiers.




* * *

 


Notes historiques et topographiques d’Humbert


Cette célèbre « photographie » d'Appert n’est qu’un montage, une des premières photos truquées de l’histoire.

Qu’il s’agisse de la version du journaliste communard Lissagaray : « La foule se déchaîne ; des officiers de la garde nationale tentent de le protéger, mais ils sont vite débordés. Clément Thomas est précipité vers le jardin ; des balles le suivent, il tombe face contre terre ! L’instant d’après Lecomte subit le même sort… » ...

Ou de celle d’Alphonse Daudet, qui visite les lieux quelques semaines après les événements :  

« Fiez-vous donc au nom des rues et à leur physionomie doucereuse !... Lorsque après avoir enjambé barricades et mitrailleuses, je suis arrivé là-haut derrière les moulins de Montmartre et que j'ai vu cette petite rue des Rosiers, avec sa chaussée de cailloux, ses jardins, ses maisons basses, je me suis cru transporté en province, dans un de ces faubourgs paisibles où la ville s'espace et diminue pour venir mourir à la lisière des champs. Rien devant moi qu'une envolée de pigeons et deux bonnes sœurs en cornette frôlant timidement la muraille. Dans le fond, la tour Solférino, bastille vulgaire et lourde, rendez-vous des dimanches de banlieue, que le siège a rendue presque pittoresque en en faisant une ruine. »

Les choses s'apaisent comme les êtres. Me voilà sur la scène du drame, et cependant j'ai peine à en ressaisir l'impression. Le temps est doux, le ciel très clair. Ces soldats de Montmartre qui m'entourent ont l'air bon enfant. Ils chantent, ils jouent au bouchon. Les officiers se promènent de long en large en riant. Seul, un grand mur, troué par les balles, et dont la crête est tout émiettée, se lève comme un témoin et me raconte le crime. C'est contre ce mur qu'on les a fusillés.

Il paraît qu'au dernier moment le général Lecomte, ferme et résolu jusqu'alors, sentit son courage défaillir. Il essaya de lutter, de s'enfuir, fit quelques pas dans le jardin en courant, puis, ressaisi tout de suite, secoué, traîné, bousculé, tomba sur ses genoux et parla de ses enfants :

―    « J'en ai cinq », disait-il en sanglotant.

Le cœur du père avait crevé la tunique du soldat. Il y avait des pères aussi dans cette foule furieuse : à son appel déchirant quelques voix émues répondirent ; mais les implacables déserteurs ne voulaient rien entendre :

―    Si nous ne le fusillons pas aujourd'hui, il nous fera fusiller demain.

On le poussa contre la muraille. Presque aussitôt un sergent de la ligne s'approcha de lui :

―    « Général », lui dit-il, « vous allez nous promettre..." Et tout à coup, changeant d'idée, il fit deux pas en arrière et lui déchargea son chassepot en pleine poitrine. Les autres n'eurent plus qu'à l'achever.

Clément Thomas, lui, ne faiblit pas une minute. Adossé au même mur que Lecomte, à deux pas de son cadavre, il fit tête à la mort jusqu'au bout et parla très noblement.

*    *    *



La tour Solferino, construite en 1859 au bord de la rue des Rosiers, servait de belvédère aux Parisiens qui montaient admirer la vue sur Paris et ses environs.


Elle fut décapitée pendant le siège de Paris en 1870, avant d’être complètement détruite en 1874, après avoir été le théâtre des premiers événements de la Commune de Paris.

 

 





 

* * *



Adèle constate que plusieurs pages du carnet ont été arrachées. Le récit ne reprend qu'au moment de la semaine sanglante qui marque la fin de la Commune.


21 Mai : Henri, que je n’ai pratiquement pas vu pendant ces semaines d’espoir et de tempête, m’annonce, fou de rage, que les troupes versaillaises sont entrées par surprise par le saillant du Point-du-Jour, près de la Porte de St Cloud. Personne n’était aux murailles car il y avait concert aux Tuileries. Quelle effroyable négligence !

23 mai : Le quartier des Batignolles, encerclé, a succombé. Dans les heures qui suivent le cimetière Montmartre est pris, puis la Butte Montmartre tombe à son tour aux mains des Versaillais. Henri passe en trombe et m’annonce que Dombrowski commandant en chef de l'armée de la Commune avait été mortellement blessé sur une barricade près de la rue Myrrha ; je presse mon fils de se mettre à l’abri. Intrépide et désespéré, il repart porter main forte au bataillon de femmes commandé par Louise Michel qui défend encore la barricade de la Place Blanche.

24 Mai : C’est la fin. La chasse à l’homme est ouverte. "/On traque, on enchaîne, on fusille /Tous ceux qu’on ramasse au hasard/ La mère à côté de la fille/L’enfant dans les bras du vieillard" (texte de Jean Baptiste Clément).
Rue des Abbesses, rue Lepic, rue des Poissonniers, au Moulin de la Galette, rue Eugène Carrière, les barricades tombent, suivies d’épouvantables massacres. Cinquante Fédérés, parmi eux des femmes et des enfants sont fusillés rue des Rosiers. Les ruisseaux de Montmartre dégoulinent de sang. J’erre dans la nuit avec le fol espoir de retrouver Henri. On m’apprend son exécution, place de la Mairie. J’appelle la mort de mes vœux.

25 Mai : Il faut faire quelque chose. La partie est perdue mais peut-être puis-je encore épargner à d’autres ce malheur abominable qui me frappe : être un père qui survit à son fils. Profitant de mon statut et de ma réputation, je parviens à convaincre une vingtaine de combattants terrés dans des cachettes peu sûres de se réfugier dans la grotte d’alabastrite accessible depuis le champ des Hauts.

28 Mai : J’ai été trahi, les Versaillais frappent à ma porte… La mort va me saisir, mais je n’ai pas peur. Mon cœur est pur, j’ai fais mon devoir d‘homme, de chrétien et de céphalophorien... C’est sans crainte que j’attendrai que sonnent les trompettes du jugement dernier. Adieu ma femme et ma fille, adieu chers frères et sœurs en philosophie…

* * *



Ainsi se terminait le journal d’Hippolyte Havard.

Emue jusqu’aux larmes Adèle resta immobile un long moment sur sa chaise. Que tant de malheurs aient pu accabler un être aussi noble et généreux, lui enlevait tout plaisir de vivre.

Dans son désarroi le cahier lui glissa des mains, libérant dans sa chute une feuille insérée entre deux pages : il s’agissait d’un titre de concession perpétuelle pour une tombe dans le cimetière St Vincent, souscrite par Régine Havard en Juin 1871.

 

A SUIVRE