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Chapitre 18 : Le tombeau d'Hippolyte - Episode n°47 du 24 déc. 09
Adèle avait connu une période d’euphorie intense. Ses amours avec Juliette l’avaient profondément transformée, ouvrant en elle des fenêtres insoupçonnées. Finalement, vivre pleinement sa sensualité lui apparaissait comme la seule réponse intelligente - un pied de nez - au scandale de la mort.

Et puis, pour la première fois de sa vie, elle pouvait se sentir financièrement à l’aise : la découverte de l’Utrillo d’Ernestine portait une formidable promesse de richesse.
Ce bonheur, toutefois, était assombri par la disparition soudaine de Roberto Filippi, son danseur attitré. Elle se rendait compte à cette occasion qu’il était bien plus que cela, un ami de cœur, peut-être un amant espéré.
Adèle ne l’avait pas revu depuis la garden-party de Mme Jeanney. Après la démonstration de tango et les applaudissements de l’assemblée enthousiaste, Adèle avait vu son partenaire s’entretenir longuement avec un grand jeune homme mou et un petit homme rond affichant des airs de prélat, sans doute Vladimir Tournafond et son père, dont lui avait parlé Roberto au cours de leurs discrètes allées et venues autour du buffet. Depuis, Roberto avait disparu. Il n’était même pas venu récupérer le sac de Marité qui devait le sortir du mauvais pas où il s’était mis.
Ce sac et sa précieuse marchandise, Edgar avait fini par le rendre à Alfredo, sauf quelques grammes prélevés pour son usage personnel.
― Pour une petite fumette avec Juliette… avait-il glissé à l’oreille d’Adèle, avant d’ajouter avec une mimique d’amertume… si l’occasion se présente, bien sûr.
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Décidément, l’inconstante Juliette ne propageait plus autour d’elle que tristesse et amertume. Adèle ne doutait pas qu’après Edgar, ce serait son tour de souffrir. De fait, Adèle voyait bien que Juliette, au fil des jours, se plaisait moins avec elle et faisait des efforts pour le cacher. Leur bluette tournait au gris.
Mais elle ne lui en voulait pas. La découverte de la clé dans la poupée avait rendu sa jeune amante nerveuse : pour la première fois, elle disposait d’un indice qui pouvait la mettre sur la voie de ce père inconnu dont elle avait si souvent rêvé.
A quoi ressemblait cet homme à la fois craint et espéré ? Pourquoi se tenait-il dans l’ombre ? Etait-il vraiment l’assassin de sa mère ? Adèle voyait bien que ces questionnements avaient des effets ravageurs sur son amie. Le sommeil de Juliette était régulièrement agité de rêves étranges, qu’elle racontait à son réveil d’une voix tremblante.
Dans un de ces rêves, qui avait particulièrement frappé Adèle, Juliette porte un enfant enroulé dans une cape noire et frappe à coups de poing à une porte de fer. Personne ne répond. Pourtant elle entend de l’autre côté du mur, la voix de Madeleine, sa mère, psalmodiant : Oh mon amour ! Oh mon amour ! Alors Juliette cherche désespérément une clé dans les anfractuosités du mur autour de la porte…
C’est alors qu’une voix d’homme, douce et onctueuse l’appelle : Viens Juliette, je t’aime, viens !

Levant la tête, elle aperçoit Edgar à califourchon sur le faîte du mur. D’un doigt pointé vers le firmament, il désigne la croix du sud. L’instant d’après, il est près d’elle et cherche la clé sous la cape. Ses gestes se font plus pressants et rythmés. Il farfouille dans son ventre. Elle veut crier.
Une bourrasque de vent agite les branches des arbres du jardin, tandis qu’un cri de nourrisson se fait entendre de l’autre côté de l’enceinte… En terminant le récit de son rêve, Juliette, frissonnante comme de fièvre, s’était jetée dans les bras de son amante.
Adèle était heureuse de la presser dans ses bras, d’être celle qui console et soulage, celle qui aide. Et pourtant !… Pourtant, elle sentait confusément que la compassion et la tendresse dont elle faisait preuve, la desservait plutôt : une relation naissante est toute entière tournée vers l’excitation de la découverte de l’autre. L’impatience domine : celle de saisir, de prendre, d’incorporer, d’étouffer, d’avaler l’autre… Tout cela, elle le ressentait avec force au spectacle de la chair de Juliette et pourtant elle n’osait rien, se contentant de soulager la détresse de son amie, alors qu’il eût fallu la déborder.
« Tout compte fait, je n’aurais été qu’un amusement, une fleur discrète cueillie en passant, la compagne attentive d’une période difficile », voilà ce qu’elle se disait.
Un matin, en sortant de chez son amante, elle croisa deux enfants aux visages tristes qui lui semblèrent de mauvaise augure. Elle crut y lire l’annonce de la fin de son amour. Elle décida sur-le-champ, de s’envoler pour Buenos Aires, dans sa famille, et d’oublier Juliette et Montmartre pendant quelques semaines. Elle ne se doutait pas qu’elle allait à la découverte de Ludivine, son aïeule, qui avait fait le même chemin plus d’un siècle auparavant.
* * *
Il faut remonter loin dans la généalogie de la famille D’Arienzo pour trouver la trace de Ludivine Havard, l’aïeule française d’Adèle. On en n’en parlait guère dans la famille. C’était de l’histoire ancienne.
Ludivine avait débarqué à Buenos Aires vers 1870, venant de Montmartre, après la ruine de ses parents. Sa beauté et ses bonnes manières avaient séduit Septimo D’Arienzo, le fils d’un grand propriétaire terrien qui rêvait de Paris, de ses fêtes et de ses fastes.
Il l’épousa.
Elle demeura cependant son seul contact, très indirect, avec la Ville lumière où il ne mit jamais les pieds. Après quelques mois pendant lesquels il exhiba son trophée parisien dans les salons de la capitale argentine, il installa son épouse dans son estancia et lui fit coup sur coup six enfants.
Voilà tout ce qu’Adèle savait de son aïeule.
* * *
Cette estancia, propriété de la famille d’Arienzo depuis près de deux siècles, Adèle ne l’avait jamais visitée.
Ses parents avaient pris leurs distances avec le restant de la famille dont les idées ultra-conservatrices étaient à l’opposée des leurs. Lui comme avocat, elle comme psychiatre, exerçaient leurs professions dans la capitale, jusqu’à leur exil obligé pendant toute la durée des années de plomb.
A leur retour, ils avaient pu reconstituer une clientèle, toujours dans la capitale. Cependant, ils avaient rétabli des ponts avec la famille et Adèle, au cours d’un séjour chez ses parents pendant ses vacances universitaires, avait rencontré pour la première fois ses grands-parents paternels.
Le contact fut chaleureux. Ils l’avaient pressée de venir séjourner dans l’estancia familiale. « Une autre fois » avait-elle promis (il fallait deux jours pour rejoindre la propriété… et puis elle était déjà inscrite à des cours de tango avec un grand maître).
Cette fois elle était décidée.

Adèle éprouva un sentiment bizarre en pénétrant pour la première fois dans la propriété des D’Arienzo.
Tandis que défilaient sous ses yeux les arbres centenaires de l’allée centrale, elle sentait la présence de Ludivine dans son dos.
La demeure, un vaste édifice aux murs ocrés, était entourée de quelques maigres plantes. Il fallait pénétrer dans le jardin intérieur pour découvrir une végétation luxuriante ponctuée de floraisons géantes.
C’est ainsi, probablement, que son aïeule montmartroise, après un voyage harassant dans une plaine sans limite et sans arbres avait découvert sa future demeure. Qu’avait-elle bien pu penser de ce désert humain au sortir de sa vie parisienne ?
* * *
Depuis ses dernières aventures montmartroises, la curiosité d’Adèle pour son aïeule était décuplée. Par quel coup du sort la famille s’était-elle trouvée ruinée ? Pourquoi cet exil ? Elle se posait toutes sortes de questions dont elle assaillait ses grands-parents.
Ceux-ci disaient qu’ils n’en savaient rien, revenant sans cesse aux quelques bribes de l’histoire qu’Adèle connaissait déjà. Pourtant Adèle s’obstinait. A voir son grand-père se raidir devant des questions trop précises, elle sentait qu’on lui cachait quelque chose.
Finalement, un soir après le dîner, sa grand-mère lui remit un petit coffre ouvragé de la taille d’une boîte à biscuit avec ce commentaire :
― Tu sais, Ludivine n’était pas responsable des folies de son père.
Très émue, Adèle s’était retirée dans sa chambre avec le coffret. Une fois seule, après une grande inspiration, elle l’ouvrit avec d’infinies précautions.
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La première chose qu’elle vit fut un énorme « oignon » doré, enveloppé dans un papier de soie. Au dos de la montre, elle put déchiffrer, dans un entrelacs de lettres cursives le nom d’Hippolyte Havard. Sans doute le père de Ludivine, se dit-elle. La plaque gravée pouvait pivoter sur des charnières.
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Adèle l’ouvrit en actionnant un mécanisme minuscule qui faisait saillie sous ses doigts et, découvrant l’envers, poussa un cri de surprise : sur la face interne, elle reconnaissait l’écusson des Céphalophoriens, accompagné de l’inscription : Denis VIII. Elle resta un long moment abasourdie.
Voyons, quelques mois plus tôt, Edgar vient à parler à Humbert d’une affaire criminelle. Elle se trouve là par hasard. Edgar se met à raconter des histoires abracadabrantes sur une secte dont elle ignorait jusqu’à l’existence…
Et voilà qu’elle découvre, aux abords de la Patagonie, qu’elle compte parmi ses ancêtres un Grand Maître de cet ordre mystérieux, portant un titre digne de celui d’un pape.
Cette accumulation de hasards l’impressionna au point de faire vaciller ses certitudes matérialistes. Se pouvait-il que Denis VIII, par la seule force de son esprit, fut l’ordonnateur de ces coïncidences invraisemblables. Son ancêtre l’avait-il mise sur la voie ? Comptait-il sur elle ? Et pour quels desseins ?
A SUIVRE
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