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Chapitre 17 : Le secret des Corbière - Episode n°46 du 17 déc. 09
Edgar avait fait un croquis rapide du tableau d’Utrillo « récupéré » chez Mme Jeanney par Adèle. Il représentait une bâtisse blanche construite à flanc de coteaux, au bord du maquis, et dont l’étage supérieur portait de grandes verrières d’ateliers d’artistes.

A l’évidence, il s’agissait de « La maison des Hauts », le quatrième tableau de la liste cachée.
Toutefois, Edgar avait eu beau parcourir de long en large la zone occupée par le maquis avant sa destruction, il n’était pas arrivé pas à repérer cette façade pourtant caractéristique. Intrigué, il était passé chez Brice consulter discrètement le panorama du maquis que son ami avait recomposé à partir de cartes postales anciennes (voir chapitre 5).
Mais Brice l’avait accaparé depuis la première minute avec ses obsessions identitaires. Dès que Brice lui en laissa le loisir, Edgar se posta devant le montage photographique et repéra aisément la bâtisse aux grandes verrières.
― Tu cherches quelque chose, lui demanda Brice ? ― Je me demandais si ce n’était pas la Maison des Hauts, répondit évasivement Edgar, soucieux de ne pas divulguer la découverte de deux des quatre Utrillo d’Ernestine. Mais je ne vois pas à quoi elle correspond, elle a sans doute été détruite. ― Non. Cette maison est de l’autre côté de l’avenue Junot, entre le passage de la Sorcière et l’entrée de la villa Léandre. ― Comment peux-tu être aussi précis ? ― Facile ! Regarde : sur le devant on aperçoit la Tour du philosophe qui, elle, se dressait au bout de l’impasse Girardon. Donc, en tenant compte de l’angle on tombe pile poil entre les deux passages. ― Alors, c’est bien ce que je disais, ce bâtiment n’existe plus. ― Mais si, il existe. Simplement, sa façade est aujourd’hui entièrement cachée par un immeuble qui a été construit devant. ― Mais tu as raison ! Suis-je bête… Les baies vitrées, je les ai vues mille fois en rentrant chez moi. Je me disais à chaque fois « c’est dommage, des ateliers qui font face à un mur d’immeuble ». Mais j’ai pas fait le rapprochement. Tu comprends moi je donne de l’autre côté, sur le petit jardin. C’est incroyable… j’habiterais donc au rez-de-chaussée de la Maison des Hauts. ― C’est bien possible ! Il faudrait trouver le tableau pour en être sûr ! dit Brice l’air vaguement inquisiteur. ― Oui, bien entendu. En tout cas, bravo, tu es impressionnant ! ― Comment ! C’est vous qui vous occupez du ravissant petit jardin près du terrain de boules ? intervint Hortense.
Ne sachant pas exactement ce qu’étaient les relations de Brice et d’Hortense, Edgar avait jusqu’alors évité de regarder franchement la grande donzelle à la tignasse rousse.
Elle, par contre, ne s’était pas privée, tout le temps qu’il discutait avec Brice, de l’examiner en long, en large et en travers, au point qu’il en était un tantinet agacé. C’est donc avec une certaine brusquerie qu’il fit face à la grande cavale pour lui répondre.
Elle soutint son regard sans ciller. Il se troubla aussitôt.
L’assurance d’Hortense, son élégance, la noblesse de son allure malgré d’époustouflantes chaussures à talons hauts, lui en imposait… et puis cette attitude décidée, à la limite du défi !… Que pouvait-elle signifier, sinon que ce corps magnifique était tout entier offert à celui qui aurait le front de le demander ?
― Tu as des nouvelles de Juliette ? demanda Brice avec beaucoup d'à-propos. ― Comment ? Tu n’es pas au courant de l’agression ? ― Si bien sûr, on s’est téléphoné, elle m’a tout raconté. On est très proche tu sais. Mais elle ne m’a pas donné de nouvelles depuis au moins dix jours. ― Ecoute, moi non plus, enfin très peu. Je ne sais pas où nous en sommes. Elle t’a parlé de moi ? ― Non. ― Elle m’assure que ce n’est pas rompu entre nous, mais se refuse à moi. Elle ne supporte pas l’idée qu’un homme l’approche. ― C’est normal non ? dit Brice. ― Vous êtes bien mystérieux, intervint Hortense. ― Juliette a été violée par un bonze libidineux dont elle avait déjà eu à souffrir comme pédophile quand elle était enfant, précisa Brice. ― Pauvre fille ! ― C’est normal qu’elle se protège, non ? ― Moi je ne trouve pas, dit Edgar. Quand on aime, on fait confiance… ― Tu veux que je lui parle ? ― Pour lui dire quoi ? Ou bien si, tiens, vous allez m’aider : je vais l’inviter à un pique-nique !
Edgar parla alors de la découverte aux Puces de la clé de jardin qui pourrait bien, dit-il, conduire au père inconnu de Juliette.
Il venait d’avoir une idée qui arrangerait d’un coup toutes ses affaires : réunir Juliette, Brice et Humbert, un soir dans son jardin.
Tous les éléments de l’énigme seraient mis sur la table et analysés à plusieurs. Il convia Hortense qui accepta avec grand plaisir !
Il fut convenu que Brice confectionnerait le plat principal et Hortense une entrée.
* * *
Tandis que Brice s’affairait en cuisine, et qu’Hortense allumait le barbecue, Edgar et Humbert décidèrent de rejoindre le Club de pétanque en face, où ils avaient leurs habitudes.

Ce jour là, cela tombait mal pour le pique-nique, les deux amis étaient embarqués dans un duel interminable où la tactique est longuement discutée entre chaque boule, le terrain ausculté avant chaque lancer, les points arrachés un après l’autre, quand le cochonnet n’est pas tout simplement expédié dans les bois par l’équipe en difficulté. 12/13 à la dernière manche. Ils avaient finalement perdu. La colère muette d’Edgar était visible.
Par un savant carambolage La Filoche avait dégagé deux boules adverses gagnantes, ouvrant un boulevard pour la dernière boule d’Humbert qui avait raté ce point immanquable.
* * *
C’est avec une violence mal contenue qu’Edgar poussa la grille de son jardin pour retrouver ses invités.
Mais Juliette était déjà là allongée dans l’unique chaise longue du jardin et Edgar se radoucit aussitôt.
Elle accueillit les deux boulistes d'un pâle sourire accompagné d’un petit signe très fatigué de la main... tout à fait star épuisée par une nuit de night-clubing, suivie d’une journée harassante où journalistes et photographes se seraient succédés à la chaîne. Derrière des lunettes noires que l’heure ne justifiait plus, on devinait des yeux marqués par la fatigue.
Brice s’activait aux fourneaux, surveillant la cuisson d’un plat exotique de sa spécialité. Hortense avait mis la dernière main à sa salade composée et papillonnait autour de lui.
De loin ils avaient l’air de deux écoliers, dans ces âges où les filles ont une bonne tête de plus que les garçons. Ces grandes godiches courent après leurs petits camarades sans voir les regards concupiscents des mâles adultes, intimement persuadés qu’ils seraient mieux indiqués pour les déniaiser.

Edgar s’approcha pour déposer un baiser sur les lèvres de Juliette, le premier depuis bien longtemps.
Elle ne se déroba pas et même posa la main sur sa nuque. Il frissonna de la tête au pied. Quelque chose de terriblement sensuel l’attachait à cette femme. Sa peau, la consistance de sa chair, son odeur, tout l’électrisait.
La belle souriait d’un air énigmatique, un bras relevé derrière la nuque. Obéissant à une brusque impulsion, Edgar se pencha et lui lécha l’aisselle.
Elle rabattit son bras en riant d’un petit rire saccadé.
* * *
Le repas pris, Edgar montra la poupée jardinière à ses convives. Avec des gestes de prestidigitateur, il lui tira la tête hors du col, et la renversant, extirpa la clé à l’étiquette qu’il présenta à l’assemblée (voir chapitre 13).
« Jardin Porte Sud » lut-il à haute voix avant de passer la clé à Hortense avec instruction de la faire circuler de main en main.
― Cette poupée appartenait à Madeleine, la mère de Juliette, commenta-t-il. Elle se trouvait avec deux autres sur la commode dans l’entrée de son appartement. En plus de la clé cachée à l’intérieur on remarquera sur le tablier une broderie figurant l’emblème de l’Ordre des Céphalophoriens. Voilà mes chers amis, deux éléments ignorés par l’enquête policière, il y a quinze ans. Pourquoi Madeleine Raspal éprouvait-elle le besoin de cacher cette clé aussi soigneusement ? Et que vient faire l’écusson sur son tablier ? ― Tu avais dit aussi que cela pourrait nous mettre sur la voie du père de Juliette, rappela Brice. ― Oui ! Un scénario vraisemblable est que Madeleine était amoureuse d’un membre éminent de l’Ordre des Céphalophoriens. La clé lui permettait de rejoindre secrètement la demeure de son amant. Juliette peut fort bien être le fruit de cette liaison secrète. ― Possible dit Humbert, mais Madeleine menait une vie fort dissolue et les hommes qui pourraient prétendre à la paternité de Juliette sont pour le moins nombreux ! ― Tous les regards se tournèrent vers Juliette qui resta impassible derrière le rideau de ses lunettes noires. ― Je ne peux pas le prouver, bien sûr… Continua Edgar, mais reprenons les éléments un par un. Premièrement une femme aussi avertie que Madeleine ne peut s’être retrouvée enceinte par accident. Elle a sûrement choisi le géniteur de son enfant. Deuxième indice : Madeleine avait horreur de la broderie, c’est Juliette qui l’affirme, elle n’aurait pas passé des heures sur le canevas sans être habitée d’un fort sentiment amoureux. Par ailleurs, le choix du motif indique clairement qu’il s’agissait d’un céphalophorien. Enfin l’homme est riche, suffisamment pour doter généreusement Madeleine et pour la soutenir pendant des années. Suffisamment aussi pour avoir un jardin à Montmartre. ― Pourquoi à Montmartre ? demanda Brice. ― Rien ne le prouve, en effet, mais c’est le plus probable : un éminent céphalophorien habite vraisemblablement à Montmartre, ne serait-ce que par fidélité aux origines de l’Ordre. Faisons donc l’hypothèse qu’il a quelque part dans Montmartre, un jardin avec une porte au sud. ― Mieux, ajouta Humbert : le jardin a nécessairement deux portes, dont une au sud. S’il n’y avait qu’une porte l’étiquette serait marquée « Jardin » ou « Porte du Jardin » sans avoir à préciser « sud ». ― Pas sûr, intervint Brice. Le jardin peut n’avoir aucune porte. Imaginons un pavillon entouré d’un jardin. La clé Jardin porte sud peut très bien être la clé d’une porte du pavillon, sur sa façade sud, donnant dans le jardin… quand au jardin, il pourrait avoir une porte dans n’importe quelle direction ! ― Ecoutez, on va pas pinailler. Moi ce qui m’intéresse c’est de savoir comment repérer la porte qui s’ouvre avec cette clé… C’est tout. ― Et retrouver le père de Juliette ! dit Brice pensif… ― Mon père, ce céphalophorien ! murmura Juliette, sombre comme à chaque fois qu’était évoquée sa mère et ses turpitudes. ― J’y suis, s’exclama Brice le visage illuminé : on devrait pouvoir repérer tous les jardins de Montmartre à partir de mes archives…
* * *
La soirée se poursuivit avec un Brice en retrait.
Il remarquait pour la première fois les similitudes entre sa situation et celle de Juliette : leur père tenu secret, leurs mères généreusement soutenues... Il en était très impressionné.
Hortense avait compris que ce n’était pas son jour et s’était résignée, profitant de la douceur du soir.
Edgar était en pleine forme depuis que Juliette lui avait glissé à l’oreille qu’elle l’attendrait le lendemain.
Tous ensemble ils raccompagnèrent Juliette, allée des Brouillards. Edgar et Humbert allèrent boire un dernier verre sur la terrasse de Donnadieu qu’Hortense voulait leur faire admirer.
Brice ne monta pas, trop pressé qu’il était de commencer ses recherches dans les milliers de photos de ses archives.
A SUIVRE
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