...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

Imprimer Envoyer

Chapitre 17 : Le secret des Corbière - Episode n°45 du 10 déc. 09

Avec une grande habileté, Brice rassembla rapidement une foule d’informations et d’images sur la Bande à Bonnot. L’iconographie était d’autant plus riche que les « exploits » de la bande avaient fait régulièrement la une des journaux, des "unes" laissant libre cours au goût du sensationnel et à l’imagination débridée des illustrateurs de l'époque.



Des foules de plusieurs milliers de personnes se rendirent à Choisy-le-roi pour assister à l'assaut donné  par les forces de l'ordre au refuge de Bonnot, après dynamitage.

Après Bonnot, les deux derniers membres de la bande en liberté sont Valet et surtout Garnier, auteur de la plupart des meurtres. Le 14 mai 1912, ils sont localisés dans un pavillon de Nogent-sur-Marne.

Les policiers espèrent réaliser une arrestation « en douceur », mais manquant de discrétion, ils sont repérés par Valet et Garnier qui se retranchent dans la maison. Un nouveau siège commence, pratiquement identique à celui de Choisy, avec un très grand nombre de policiers et militaires et une foule de badauds venue suivre les opérations.

Pendant plus de 9 heures, Valet et Garnier tiennent en respect une petite armée de forces de l’ordre. Finalement, un régiment de dragons parvient à faire sauter la villa. La police donne l’assaut et achève les deux hommes. Les policiers doivent ensuite se battre pour récupérer les corps avec la foule qui veut les réduire en bouillie.

*    *    *



Raymond Callemin, Édouard Carouy, Octave Garnier, André Soudy et René Valet, le destin de ces hommes s’était lié un soir de décembre 1911.

Ce jour-là, dans un petit logement de Montmartre, cette poignée de jeunes illégalistes faisait une rencontre qui les enthousiasma, celle de Jules Bonnot. Déjà âgé de trente-cinq ans, revenu de tout, crépusculaire, l’illégaliste aux abois rêve d’un dernier gros coup, celui qui précède le décrochage et la vie de rentier.

« J’ai l’intention de prendre ce dont j’ai besoin et de vivre ensuite en paix. Libre à celui qui le souhaite de parler de justice ou de révolte, tout cela est du passé pour moi. Je dois sauver ma peau. »

Pour les entraîner dans l’aventure, Bonnot leur tient un discours d’orgueil et de révolte : « N’avez-vous pas assez de cette existence misérable que vous procurent de maigres cambriolages, des bicyclettes volées le long des trottoirs, de l’écoulement de quelques fausses pièces ou même du salaire dérisoire de l’usine, si péniblement gagné sous l’œil du contre-maître, garde-chiourme du patron ? ».

En face, des mômes de vingt ans à peine, exaltés, brouillons et convaincus d’avoir trouvé en Bonnot un grand frère en démolition sociale. C’est le romantisme qui domine, juvénile et antisocial, nourri par l’idée folle que le combat frontal contre les puissances de l’Ordre porte en lui l’aurore d’un monde nouveau. Comme quoi l’illégalisme peut servir à tout, mais d’abord à se perdre.

*    *    *



Quelques semaines plus tard, le 21 décembre 1911, se déroule en plein Paris, rue Ordener, un fait divers prodigieux : le premier hold-up motorisé de l'histoire.

Comme tous les matins, deux employés se dirigent vers l’agence de la Société Générale au 146 de la rue Ordener. L’un d’eux porte deux sacoches confiées par le siège de la banque. Son uniforme de garçon de recettes n’est pas discret. Avant qu’ils n’arrivent à la succursale, deux hommes armés s’avancent vers eux et leur tirent dessus.



C'est Garnier qui tire à deux reprises, blessant grièvement le préposé, tandis que Callemin s'empare de la sacoche dont le contenu se révélera fort décevant (il n'y a que 5 000 francs de monnaie, le reste en titres difficilement négociables). Les deux malfrats  se précipitent dans une voiture, une magnifique Delaunay-Belleville conduite par Bonnot.  La voiture démarre en trombe. Certains témoins qui tentent de les arrêter dans leur fuite deviennent à leur tour des cibles, mais aucun d'eux ne sera atteint par les balles.

Montmartre devient le théâtre du premier braquage en automobile de l’histoire criminelle. Après le hold-up, le véhicule sera abandonné au bord de la mer à Dieppe, près de l'embarcadère pour l'Angleterre, laissant ainsi croire que les bandits ont traversé la Manche. Cette action audacieuse d'un nouveau genre va susciter une énorme émotion dans l'opinion publique.

*    *    *



Ses auteurs : des anarchistes qui ont déclaré une guerre sanglante à la société. Leurs armes : le browning et l'automobile ! Vingt ans après les bombes de Ravachol, le drapeau noir endeuille de nouveau la France.

La France a peur, un mythe naît.

 

Dans la rue des Bons Enfants
On vend tout au plus offrant
Y’avait un commissariat
Maintenant il n’est plus là

Une explosion fantastique
N’en a pas laissé une brique
On crût qu’c’était Fantomas
Mais c’était la lutte des classes


En 1973, Guy Debord composera une chanson sur cet attentat, La Java des Bons-Enfants, l’attribuant par fantaisie à Raymond Callemin dit « Raymond la Science », un des membres de la bande à Bonnot. Elle se rapporte en fait à l'anarchiste Émile Henry, qui, en 1892, posa une bombe dans l'usine de la Compagnie des Mines de Carmaux. Le concierge ayant trouvé la bombe la rapporte au commissariat de la rue des Bons-Enfants, où elle explosera, y tuant 5 personnes. Une sixième décédera d'une crise cardiaque.

*    *    *



Toutes les polices de France se mobilisent. La traque s’oriente très tôt vers les milieux anarchistes, qu'ils soient ou non liés aux activités de la bande.

Durant cinq mois, toutes les forces de police traqueront Bonnot et ses complices. Pour les journaux de la Belle Epoque, l'affaire devient un feuilleton qui tiendra le pays en haleine jusqu'à son dénouement spectaculaire...

S’il connurent l’ivresse du crime et de la vitesse, ce ne fut pas bien longtemps. Leurs existences basculèrent rapidement. Ils survécurent en bêtes traquées, connaissant «la fatigue et le découragement, la fuite et la déroute», selon les termes de Callemin dit Raymond-la-science en raison de son amour immodéré de la lecture.



« Je sais que cela aura une fin dans la lutte qui s'est engagée entre le formidable arsenal dont dispose la société et moi, je sais que je serai vaincu je serai le plus faible mais j'espère vous faire payer cher votre victoire». Ces quelques mots griffonnés sur un papier, trouvés dans les poches de Garnier après qu’il ait été abattu à Nogent-sur-Marne, auraient aussi bien pu être écrits par n’importe quel membre de la bande…

Garnier et Bonnot mourront les armes à la main. Les survivants, Callemin, Soudy, Carouy, pour ne citer que les principaux, passent aux assises en 1913 et sont condamnés à mort ou à perpétuité. Dans sa cellule, en attendant dignement le couperet de la guillotine, Callemin, dit Raymond-la-science, écrit à l’un de ses amis :

«Je ne sais pas si je suis anarchiste. Beaucoup sont dans mon cas. Je suis persuadé que les individus de la rue Ordener étaient des bonhommes voulant vivre et c’est tout.»

*    *    *



Brice pianotait sur son ordinateur depuis plus d’une heure sans discontinuer, lorsque le carillon de la porte sonna.

― Peux-tu ouvrir la porte cria-t-il à Hortense sans lever les yeux de son écran.

C’était Edgar, un peu surpris que la porte de son ami soit ouverte par belle créature en tenue estivale et portant lunettes noires, qu’il ne connaissait pas. Il n’en manifesta rien. Après tout ce n’était pas son affaire.

― Brice ! Y-a un grand mec en casquette qui te demande, cria Hortense, en souriant à la silhouette d’Edgar.
― Ah ! C’est Edgar… répondit Brice en déboulant très excité ! Tu sais, à propos de l’homme du maquis, eh bien ! tu avais raison !
― Tu pourrais me présenter quand même ! demanda Hortense, sans quitter Edgar des yeux.
― Ah oui ! Edgar Malandrin… Hortense Devillers… C’est grâce à elle que j’ai retrouvé mon ancêtre.
― L’homme du maquis ?
― Non ! Edouard Carouy, un membre de la bande à Bonnot.
― Ah ! Alors l’homme du maquis s’appelait finalement Edouard !
― Non, non. L’homme du maquis, celui qui arrose ses fleurs devant sa baraque, c’est toujours Floréal Leblanc. Je ne sais pas qui il était exactement par rapport à mon ancêtre Edouard Carouy, mais il y avait quelque chose entre eux : Carouy était surnommé Leblanc. Peut-être Floréal était-il un oncle maternel de Carouy. Et puis j’ai appris beaucoup de choses sur Clara Corbière, mon arrière grand-mère, une amour-libriste, tout ça grâce à Hortense.



― Je prépare un mémoire sur les milieux libres et l’amour plural, au début du XXe siècle ! précisa Hortense avec simplicité.
― Je peux imaginer le scénario suivant continua Brice, en requerrant l’attention d’Edgar qui semblait fasciné par Hortense : à la mort de Carouy, Floréal Leblanc a soutenu Clara pendant le peu de temps qui lui restait à vivre. Puis il a élevé Odette, ma grand mère. Tout cela concorde avec les quelques bribes de mon histoire que m’a communiquées ma mère. Finalement ma mère ne m’a menti que sur le nom de l’homme du maquis, inventant celui de Germinal Corbière. Mais tu avais vu juste : elle voulait me cacher le nom de mon ancêtre qu’elle jugeait sans doute trop scandaleux !
― Ecoute, je n’ai pas tout compris mais ce n’est pas grave. Je suis content pour toi. Euh, je passais…
― Mais si, c’est très simple, l’interrompit Brice, regarde…

Hortense et Edgar échangèrent un regard résigné, tandis que Brice, la mine grave, traçait sur un papier son arbre généalogique, énumérant les noms et les dates comme autant de victoires arrachées au néant.



Quand il eut dessiné la dernière case, qui était vide, il déclara d’une voix sombre :

― Saurai-je jamais qui est mon père ?

A SUIVRE