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Chapitre 17 : Le secret des Corbière - Episode n°44 du 3 décembre 09
Depuis quelques jours, Hortense habitait passage Cottin, dans l’appartement d’Etienne Donnadieu. Le faux-nez de Théodore Mauduit, soi-disant en voyage pour une mission lointaine de plusieurs mois, lui avait proposé d’accueillir le printemps depuis les magnifiques terrasses de son logis où, en s’allongeant à proximité du parapet, elle pourrait se dorer nue à l’abri des regards.

Elle avait d’abord refusé cette proposition alléchante, craignant Stevan, le majordome de Donnadieu (en fait, Carlo Trapani dit Karl Le Fol) qu’elle avait vu entrer et sortir à sa guise avec son propre jeu de clés.
― Ha ha ! Stevan… Avoir peur de Stevan, c’est trop drôle, s’était esclaffé Donnadieu… Il est doux comme un mouton, Stevan… Très respectueux… De toute façon, il fait ce que je lui dit et ne mettra pas les pieds ici en mon absence... Il ferait beau voir !
Rassurée, Hortense avait accepté l’invitation avec enthousiasme et, depuis, se prélassait régulièrement sur la plus haute des deux terrasses de l’appartement où elle offrait son corps magnifique aux caresses du soleil.
Elle rêvassait ainsi, plus ou moins dévêtue selon l’heure, s’interrogeant sur sa nature de femme fontaine et laissant libre cours à son imagination lubrique.
Dommage que Donnadieu soit reparti si vite, se désolait-elle, alors qu’elle était en pleine découverte…
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Elle repensait aux quelques jours passés en compagnie de cet homme étrange qui, après avoir mené leurs ébats avec des façons dominatrices, s’était mis à la considérer avec une grande attention, faite de curiosité plus que de concupiscence, un peu comme un sujet d’expérimentation.
Elle se sentait entre ses mains comme une poupée articulée qu’il disposait à sa guise, la réarrangeant après chaque crise, cherchant à perpétuer le feu sacré dans son corps de femme fontaine par toutes sortes de manipulations, comme s’il voulait percer les mystères de la déesse Aphrodite.
Il avait bien quelques bizarreries dans son approche de l’amour, mais à peine les avait-elle remarquées tant elle était concentrée sur sa propre jouissance, la force de sa jouissance, sa profusion, sa richesse proprement invraisemblable.
Mais tous ces excès avaient fini par l'épuiser, et elle avait accueilli avec soulagement le départ de son amant. Pourtant, à cause de ses rêveries permanentes, son ventre restait brouillé de désir, et elle se surprenait, dans la rue, à jeter de drôles de regards sur les silhouettes masculines.
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Depuis son installation, Hortense voyait souvent Brice qui habitait en haut des marches du passage. Avec lui, elle découvrait les charmes de la vie dans le quartier. Un charme qui tenait moins à la beauté de quelques sites remarquables, peu nombreux en vérité, qu’à la bonne humeur et à la convivialité qui s'exprimaient dans les queues chez les commerçants, dans les bistrots ou dans les restaurants d’une variété étonnante,quasi-planétaire.
De plus, Brice abordait systématiquement les gens, en fait, il adorait ça : bavarder, échanger, saluer et être salué. Pour dire, il lui fallait une bonne heure pour faire une course de dix minutes. Tout le monde connaissait Brice et ses combats pour la défense du cadre de vie sur ce versant de la Butte, un secteur qu’il voulait préserver de l’évolution funeste qui avait frappé le quartier des Abbesses.
C’est d’ailleurs avec une grande facilité qu’il nouait le contact, souvent le premier à parler au nouvel arrivant ou à la femme de passage. Mais, tout en cherchant à séduire, il ne draguait pas ou pas vraiment ou à moitié, on ne savait trop.
Pour Hortense, qui, quand elle avait jeté son dévolu sur un homme, n’était pas du genre à lambiner, cette ambiguïté de comportement était proprement incompréhensible.
Cependant, en le fréquentant, en le voyant avec les autres, elle avait cru remarquer que cette indécision était dans son caractère, et pas seulement au chapitre des femmes : une façon de récapituler sans cesse le pour et le contre, de chercher indéfiniment le bon angle pour attaquer un problème, et de vouloir tout maîtriser dans les moindres détails avant de faire un premier pas.
Quand il relatait un événement ou racontait une histoire, le fil du récit était rapidement perdu quelque part entre la description minutieuse de l’arrière-plan et la multiplication des incidentes.
D’ailleurs, avec les femmes, était-ce jamais lui qui choisissait ?
Un week-end, Leila, qui passait la semaine à Lyon, avait raconté à Hortense comment elle avait dû prendre les devants… Elle fréquentait Brice depuis plusieurs semaines et lui trouvait, avec ses grands yeux tristes et résignés, du charme et de la profondeur.
Elle devenait folle à force d’attendre qu’il se décide à la toucher. Un jour, elle était parvenue à l’attirer chez elle. Mais, à une heure avancée de la nuit, Brice prolongeait indéfiniment une conversation de plus en plus oiseuse, sans esquisser le moindre geste.

Excédée, elle avait fini par interrompre son discours d’un baiser en pleine bouche. C’est elle qui l’avait basculé sur le lit.
Forte de ces informations, imprudemment fournies par Leila, Hortense, qui n’avait pas tout à fait renoncé à Brice, avait décidé de saisir la première occasion pour saisir sa chance, ou même de la provoquer.
Ce jour-là, avec le pied léger du porteur de bonnes nouvelles, la belle avait grimpé jusqu’au sommet du passage Cottin pour annoncer à Brice une découverte. Elle avait retrouvé la piste de Clara Corbière et du mystérieux ancêtre masculin de Brice, un dénommé Edouard C.
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A la mort de Libertad, les anarchistes des Causeries populaires avaient quitté la rue du Chevalier de la Barre. Une partie du groupe s’était installée à Romainville, où continuait le journal « L’anarchie » dirigé par Lorulot, puis par Victor Serge.
Lieux de vie, les milieux libres étaient aussi des moyens de propagande par l’exemplarité, une version non-violente de la propagande par le fait en quelque sorte. Tant pis si les conditions objectives de la révolte ne sont pas réunies : on décide de changer tout de suite la vie au quotidien dans et contre la société bourgeoise.
Ces anars dissidents savaient se montrer hospitaliers. Ouvriers curieux, voisins ouverts aux idées nouvelles, militants de passage étaient bien accueillis s’ils mettaient la main à la pâte ou au porte-monnaie. En région parisienne, les colonies pouvaient devenir le but d’une balade dominicale reposante.
Les colons organisaient des conférences un peu partout pour défendre leur cause. Divers sujets étaient au centre des débats : la remise en cause de la famille, la place des femmes, la sexualité, l’éducation, le contrôle des naissances, l’autoritarisme, la lutte contre l’alcool.
Tout n’était évidemment pas idyllique, et les milieux libres, dont il ne reste que quelques images fantomatiques, avaient fort à faire pour résister aux tracasseries policières, à l’hostilité du voisinage, aux calomnies de la presse conservatrice.

Sans parler du quotidien. Les utopistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Le potager et un petit élevage permettaient un minimum d’autarcie alimentaire. Pour limiter leurs dépenses, certaines colonies ne consommaient ni viande, ni alcool, ni tabac, ni café, ni thé et fabriquaient leurs habits. À l’occasion, quelques « récupérations » permettaient de boucler les fins de mois difficiles.
Aux tensions naturelles liées à la mise en pratique de l’amour plural, s’ajoutaient des conflits autour des contrôles végétariens ou anti-alcooliques que certains auraient voulu moins sévères.
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Au groupe initial de Romainville, se joignirent quelques illégalistes, des jeunes gens pressés de vivre et attirés par la violence. Déçus par les masses ouvrières et leur inertie, ils sont las d’attendre le « Grand Soir » et d’écouter les discours messianiques qui l’annoncent depuis plusieurs décennies.
Ces jeunes impatients naviguent entre anarchisme et voyouterie. Cambriolages et petits larcins leur assurent des revenus suffisants pour subsister et pour aller faire la fête dans les bals populaires et les bistrots de Montmartre.
Leur rencontre avec Jules Bonnot les entraînera vers le crime.
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Pour les besoins de son mémoire sur les liens entre anarchisme et féminisme, Hortense avait épluché la correspondance d’Anna Mahé, la compagne de Libertad (voir le grand panorama de Brice). C’est ainsi qu’elle avait découvert, dans une lettre datée de 9 Novembre 1911 signée Rirette, une preuve de la présence de Clara Corbière à Romainville !
""Ton amie Clara Corbière s’est bien intégrée ici. Elle fait chambre commune avec Edouard C., un gars qui vient de Liège, où il faisait ouvrier. Un beau gars, bâti comme un lutteur forain. Elle semble très éprise de lui. C’est bien simple, elle chante toute la journée et passe beaucoup de temps en cuisine. Elle a inventé un plat à base de farine de maïs, d’avoine, de cacao et de phosphate de chaux ! Un « délice » que je te recommande. Peu onéreux, il peut contribuer à libérer les ouvriers des « bagnes patronaux"".
Rirette Maîtrejean
Les autres lettres de Rirette Maîtrejean, la compagne de Victor Serge, portaient sur les événements tragiques qui accompagnèrent la vie et la mort de la petite communauté de Romainville.
Hortense les lisait avec passion lorsqu’elle tomba, dans une lettre datée du 14 juin 1912, sur un passage qui, pour Brice, vaudrait de l’or :
""Ne t’inquiète plus pour ton amie Clara. Je l’ai cachée quelques temps. Elle était effondrée après l’arrestation d’Edouard, au point que je craignais le pire. A tous les coups, ce sera, pour son homme, la perpétuité ou la mort. Elle le sait et pense au suicide. Et puis cette semaine, coup de théâtre : elle est enceinte. Je pense que cela peut la sauver » ».
Rirette Maîtrejean
Brice s’empara de ces nouvelles en roulant des yeux de fou. Sans un mot, il se précipita sur son ordinateur, rechercha Rirette Maîtrejean et de fil en aiguille aboutit à la fiche suivante des Ephémérides anarchistes :

Le 28 février 1913 mort d'Edouard Carouy (dit Leblanc), né le 28 janvier 1883 à Lens sur Deudre (Belgique). Anarchiste illégaliste, membre de la " Bande à Bonnot". Il n'a que 3 ans lorsque meurt sa mère, et il aura, dès lors, une enfance misérable. Puis il travaille en usine, à Liège, et fait la connaissance de Victor Serge. Peu après, il s'installe en France et fréquente, à Romainville, les anarchistes individualistes qui éditent « L’anarchie ». Il y rencontre les futurs membres de la "Bande à Bonnot", avec lesquels il commet vols de voitures et cambriolages avec mort d'homme, comme à Thiais. Dénoncé par un mouchard, il est arrêté le 4 avril 1912.
Accusé de plusieurs vols dans des magasins et au bureau de la Poste de Romainville et surtout du double assassinat de Thiais (qu'il ne reconnaîtra pas), il est condamné le 27 Février 1913 par la cour d'assises de la Seine aux travaux forcés à perpétuité.
Renvoyé dans sa cellule, il s'empoisonne quelques heures après le verdict en absorbant une pastille de cyanure qui était dissimulée dans le talon de sa chaussure.
Il laissait une lettre qui sera publiée par "Le Temps".
"J'ai eu peu de joie, peu de bonheur ; je vous l'avoue du fond de ma conscience, j'ai peut-être commis des erreurs. Tous mes rêves de bonheur se sont effondrés au moment où je croyais qu'ils allaient devenir réalité. C'est pourquoi, n'ayant pas connu les joies de la vie, je quitterai le royaume des atomes sans regrets."
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Brice resta prostré de longues minutes, scrutant avec avidité le visage de son ancêtre. Tout concordait ! Le surnom de Leblanc, le même que celui de l’homme du maquis, constituait une preuve supplémentaire : un parent, sans doute, qui éleva Odette, sa grand-mère après la mort de Clara en 1913.
Complètement habité par son obsession, il se lança sur la trace d’Edouard Carouy.
Hortense qui se tenait derrière lui, comprit que son projet de jambes en l’air était compromis. Elle proposa à Brice de lui servir un verre de rhum, s’en servit un également et s’installa sur la terrasse, entretenant le feu qui couvait en elle par des rêveries érotiques récurrentes.
A SUIVRE
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