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Chapitre 16 : Dans le lit de Louise - Episode n°43 du 26 novembre 09
Il est dur pour une jeune fille qui vient de découvrir la liberté d’avoir vingt ans en 1940.
Charles parti, les disputes de Louise avec ses parents se multiplièrent et, en 1941, quelques mois avant sa majorité, elle quitta, après une gifle reçue, le domicile familial en claquant la porte et s'installa chez une amie de son atelier de couture.

Bien lui en prit ! Ses parents périrent dans la nuit du 22 Avril 1944, victimes du bombardement allié qui frappa le flanc Est de la Butte en trois points. La bombe qui pulvérisa leur immeuble réduisit en cendres leurs maigres biens et ébranla les immeubles alentours dont le bâtiment occupé par Libertad et le journal L'Anarchie.
Charles, elle ne l’avait jamais revu. Il était mort, disait-elle, le 6 juin 1944 sur une plage de Normandie.
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Pendant les quelques vingt années qui suivirent, Françoise s’était investie dans une vie excessivement sérieuse. Gouvernante au Terrass hôtel, la jeune fille enjouée et curieuse avait laissé place à une femme triste et austère. Jamais elle ne retrouva le goût des sorties nocturnes, et les quelques hommes qu’elle fréquenta durant cette période ne valaient pas, disait-elle, que l’on fît un bout de chemin avec eux.
Quand elle se décida finalement, pour un qui l’avait fait rêver avec le soleil du Maroc et la perspective d’une vie aisée, ce fut pour se retrouver deux ans après à Casablanca, au désespoir, prête à tout pour fuir une existence triste, isolée et recluse.
Le jeune couple Roublat accueillit la malheureuse sans hésiter, lui offrant aide et protection. Elle leur en avait toujours su gré. Par reconnaissance d’abord, puis y trouvant intérêt et quiétude, elle endossa au bout de deux ou trois semaines le rôle de gouvernante de la maison familiale.
C’est alors qu’elle se remit à chanter et prit pour tous le nom de Louise.
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Une image revint avec insistance à l’esprit de Léon :
Louise beaucoup plus jeune, telle qu’il avait pu la voir enfant. Ou alors, il n’était plus sûr de rien, était-ce le visage de Grace Moore qui tient le rôle dans le film « Louise » d’Abel Gance. 
Comme par enchantement une autre image s’enchaîna, celle de la douce Emily. |
Il se souvenait d’elle, de leur rencontre dans les labos de l’Université, de leur complicité immédiate, des regards soutenus échangés pendant les cours. Il se la rappelait mieux encore dans la soirée qui suivit la projection de l’opéra filmé au ciné-club.
Il l’avait convaincue de le suivre dans sa chambre pour lui montrer des photos et des cartes postales de Montmartre.
La jeune américaine découvrit avec ravissement le dédale des petites ruelles de la Butte et tomba en arrêt devant l’une des cartes postales qui aurait très bien pu représenter Louise et Julien, en pleine conversation romantique devant la maison dite de Mimi Pinson.
« Tous cela est aujourd’hui détruit » avait-il sombrement ajouté. Il lui expliqua aussi qu’il habitait avec ses parents juste au bas de la pente, sur la droite, un immeuble moderne bâti à l’emplacement de la maison de Berlioz. |
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Cette plongée dans l’univers montmartrois eut un effet direct sur Emily : ce jour là, pour la première fois, après un french kiss plus appuyé que d’habitude, il put, par-dessus le tissu de sa robe, caresser les seins et les fesses de sa fiancée américaine, sans se faire taper sur les doigts.

Mais, était-il vraiment utile de revenir sur ce passé heureux. Emily devait être mère de famille à présent, et Louise ne chantait plus au balcon de leur appartement.
Louise qui, sur la fin, donnait quelques soucis.
Alors qu’elle logeait dans une vaste chambre à l’étage et qu’on ne lui demandait rien, elle passait ses journées dans l’appartement à surveiller le travail des domestiques qui tentaient tant bien que mal de lui succéder.
Cela rendait la situation intenable pour tous. Après toutes sortes de tentatives, de persuasion ou d’autorité, Régis Roublat avait pris la pénible décision d’écarter la vieille gouvernante.
Lorsque la mort le surprit, les démarches pour installer Louise dans une maison de retraite de la rue des Martyrs, étaient largement entamées.
C’est là que Léon décida de commencer ses recherches.
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Quelle ne fut pas sa douleur en apprenant que Louise était décédée trois mois auparavant ! Il l'avait ratée de si peu.
― C’est sa petite Marie qui s’est chargée de tout, l’informa la sœur qui avait assisté Louise dans ses derniers instants. ― Sa petite Marie ? ― Oui Marie Souriceau, sa petite fille. ― Sa petite fille…Vous êtes sûre ? ― Parfaitement : Marie a débarqué il y un an environ de Québec pour faire des études à Paris. Elle a cherché et retrouvé sa grand-mère. Elles passaient de longs moments ensemble. Marie s’occupait d’elle comme un ange… On peut dire qu’elle a illuminé la dernière année de la vie de Louise. ― Y-a-t-il pour moi une façon de joindre Melle Souriceau ?
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Au téléphone, Léon se présenta à Marie Souriceau comme un ami de Noël Roublat qui avait bien connu Louise. Ils se donnèrent rendez-vous à l’entrée du petit cimetière St Vincent où la gouvernante avait été inhumée.
Après un moment de recueillement, pendant lequel Léon refoulait ses larmes, il se dirigèrent vers le Sacré-Cœur par la rue St Vincent. Et c’est ainsi, en cheminant au cœur du Montmartre où s’était joué son destin que Léon apprit la part cachée de l’histoire de sa gouvernante :
Charles Souriceau, était rentré au Québec, peu avant le début des hostilités. Toute liaison avec la France fut rendue rapidement impossible. Bel homme, de bonne famille, Charles faisait un bien trop beau parti pour ne pas être fortement sollicité. Il oublia son amourette montmartroise et se maria très peu de temps après son retour au pays.
Mais sur un coup de tête, il s’était engagé dans l’armée canadienne et avait participé à la libération de la France. A la fin de la guerre, passant quelques jours dans Paris libéré, il avait cherché et retrouvé Françoise. Son amour et son désir reprirent toute leur force. Françoise était plus amoureuse que jamais. Il n’eut pas cependant le courage d’annoncer qu’il était marié. Il promit de revenir après sa démobilisation.
― Qu’aurait-il fait ? Je ne peux le dire, poursuivit Marie. Trois jours après son retour au foyer il s’écrasa bêtement contre un arbre avec sa moto. ― Et elle était enceinte, bien sûr ! avança Léon ― Oui, enceinte ! Elle écrivit aussitôt à Charles par l’entremise de son régiment, lui annonçant la bonne nouvelle et le pressant de venir l’épouser comme promis. Quelle ne fut sa stupeur de voir débarquer, au lieu de Charles, son épouse légitime accompagnée de son beau-père, porteurs de la tragique nouvelle. ― Pauvre Louise… ― Son désarroi fut immense. Affaiblie, terriblement inquiète pour son avenir matériel, soumise à la pression insistante des riches parents de Charles parlant « pour le bien de l’enfant » « pour son honneur de jeune fille », elle accepta de les suivre au Canada, puis de se séparer du nourrisson aussitôt après l’accouchement. ― Je comprends mieux certaines choses, dit Léon songeur… En fait, excusez-moi Marie si cela vous peine, mais elle ne s’est jamais remise de ces évènements. Plutôt que d’accepter d'avoir été trahie, elle préférait l’imaginer mort en soldat. Jamais elle n’a avoué qu’elle l’avait revu, encore moins qu’elle avait eut un fils de lui. La trahison de son grand et unique amour et l’abandon du fruit de cet amour ont jeté un voile de tristesse sur le restant de sa vie. ― Oui, je sais. Sur la fin je lui ai fait croire que Charles serait revenu, forcement. Elle en était sûre ! m’a-t-elle répondu. Pauvre Louise. Le destin est parfois cruel. ― Oui, c’est vrai. ― Je pense aussi à vous en disant cela ! ― A moi ? ― Oui Noël ! Ne niez pas… c’est inutile… Entre nous, vous auriez pu choisir un autre prénom que Léon, qui est l’envers exact de Noël !

Marie s’était suffisamment rapprochée de Louise pour ne rien ignorer du destin tragique de la famille Roublat. Elle n’avait pas été longue à deviner que Léon n’était pas un ami de Noël, mais Noël en personne. Dès qu’elle s’en fut assurée, elle décida de lui remettre un souvenir que Louise lui destinait.
* * *
Le lendemain, Léon attendait Marie sur un banc du mini square qui entoure le pied du château d’eau de la rue du Mont-Cenis. Elle arriva, souriante, un peu essoufflée par la montée de l’escalier. Il observa son beau visage, doux et paisible et s’étonna une fois encore de la force de son attirance pour la jeune québécoise. Elle tenait un porte-documents qu’elle lui tendit, en même temps que sa joue.
― J’ai rangé toutes les affaires de Louise à la demande de la directrice, et j’ai trouvé ceci avec ce paraphe : pour Noël
En revoyant la couverture bleu du livret de « Louise » Léon fut ému aux larmes.
Tenant le livre à deux mains, il le porta plusieurs fois à son front, comme s’il cherchait à entrer en communication avec l’esprit de la morte.
Mais, devant la mine étonnée de Marie, il se reprit. Après une grande inspiration, il s’apprêtait à ouvrir le livret quand quelque chose le troubla… quelque chose sur la couverture.
Les yeux écarquillés, il se mit à la caresser, la balayant à plusieurs reprises du dos de la main comme pour renouveler son regard par un effet stroboscopique… et soudain, il comprit ce qui clochait !

Le point sur le i de Louise faisait tâche…. Il avait vu de trop nombreuses fois cette couverture et ses belles lettres dorées pour se tromper : ce point sur le i avait été rajouté, il en était sûr. En passant discrètement le doigt dessus, il sentit un léger relief qui trahissait le présence de microfilms !
Tout s’éclairait ! Guido avait mal entendu ! Le message de Régis était « Dans l’ i de Louise ». Voilà une cachette plus digne de l’esprit astucieux et ludique de son géniteur, auteur fécond de plans ingénieusement machinés. Comment avait-il pu douter de lui ?
Léon ne put s’empêcher de rire de sa découverte. Enfin, il progressait sur le chemin de la vengeance. C’est alors qu’il crut entendre comme un écho au sien, le grand rire clair qui, chez son père, accompagnait le dévoilement d’un stratagème ou d’une farce.
Ce rire en cascade, il l’entendait venir du grand immeuble en contrebas, celui-là même que la famille avait si longtemps habité et du haut duquel Régis Roublat avait été précipité dans le vide.
Il commençait joyeux, se développait, ricochait contre les murs et les marches, puis gonflait, enflait démesurément pour finir par occuper les lieux dans une note sardonique et moqueuse de vengeance en marche. Son héritage spirituel, en quelque sorte !
Irrésistible, fier et allègre le rire montait l’escalier du Mont-Cenis, tourbillonnant un instant sur le lieu où se tenait naguère la petite maison de Mimi Pinson, tant de fois photographiée, puis s’approchant de lui par bonds joyeux jusqu’à venir cogner contre son cœur.
Submergé par l'émotion, il blêmit. Marie inquiète posa la main sur son bras…
A SUIVRE
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