...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

Imprimer Envoyer

Chapitre 16 : Dans le lit de Louise - Episode n°42 du 19 novembre 09

 


« Dans le lit de Louise »
, se répétait Léon Portalis en sortant de l'Eglise Saint-Pierre de Montmartre où il s'était rendu en mémoire de son père, Régis Roublat. C'est là, en effet, que son père avait murmuré ces quelques mots à l’oreille de Guido Gada, pendant leur marche commune vers l’autel. C'est là, aussi, que le pieux Régis Roublat avait reçu, pour la dernière fois, le sacrement de l’Eucharistie, avant d'être défenestré par Karl Le Fol.

Un dernier message d'un père à son fils pour que sa mort, qu'il sentait imminente, ne reste pas impunie (voir les épisodes 9 et 21).

« Dans le lit de Louise »... Ainsi, son père aurait caché des informations secrètes dans le lit de Louise… Louise, la dévouée gouvernante de la maison familiale. Drôle d’idée…

D’après Guido Gada, il pouvait s’agir de documents comptables. Ceux-là même, sans doute, que cherchaient les assassins de Régis Roublat quand ils mirent sens dessus dessous l’appartement familial de la rue St Vincent. Encore fallait-il espérer que la chambre de Louise, à l’étage, ait échappé à l’attention de ces messieurs, car trouver un dossier sous un matelas, où même dedans, est à la portée de n’importe quel petit fureteur.

« Dans le lit de Louise »… Ces mots ne laissaient pourtant place à aucune erreur d’interprétation : c'est bien là qu’il devait chercher les documents cachés susceptibles de compromettre les dirigeants de la société d’investissement et de promotion immobilière de la Butte (S.I.P.I.B), dont les deux personnalités les plus redoutables étaient les Céphalophoriens Théodore Mauduit et Raoul Tournafond.

Et pourtant, cette légèreté, de la part d’un homme habituellement très précautionneux, étonnait fort Léon. Sans doute Régis Roublat avait-il dû improviser une cachette sous la pression des événements. Mais, même ainsi, cela surprenait Léon, car son père calculait tout, dix coups à l’avance, toujours...

Il est vrai aussi qu’il n’était pas infaillible comme le rappelait sa mort tragique !

 

*    *    *

 

En tout cas, une chose était sûre : Léon devait retrouver la vieille Louise, en espérant qu’elle aurait mis les documents à l’abri.

Mais qu’était-elle devenue ? Et d'abord, était-elle encore vivante ?

  La dernière fois qu’il l’avait vue, c'était après la cérémonie funéraire en l’honneur de Jeannine Roublat, la mère de Léon, où elle n’avait pas eu la force de se rendre.

Elle était restée dans sa chambre, alitée, et lui était apparue si vieille, si désemparée...


Il s’était dit alors qu’il ne la reverrait plus, ayant déjà pris la décision de changer d’identité et, pour ne pas compromettre se vengeance, de rompre tout lien avec son passé.

Ce jour-là, il lui avait donné un lingot d’or, la seule chose qu’il avait pu sauver du désastre financier qui avait englouti le patrimoine familial après le procès pour faillite frauduleuse de la S.I.P.I.B.

 

*    *    *

 

Au souvenir de la terrible épreuve qu’il avait traversé, une vague de tristesse envahit Léon. Car, quand il se condamna à n’avoir plus de lendemain, Noël Roublat était un homme heureux, beaucoup plus heureux que le Léon Portalis qu’il était devenu.

S’il évoquait les amours de Noël et d’Emily, sa fiancée américaine, et les comparaient aux relations de Léon et de Greta, il ne pouvait que se prendre la tête entre les mains et pleurer.

Seul, il était tellement seul… il n’avait personne à qui confier ses doutes et ses souffrances, personne à qui dire ses nostalgies et leur violence.

Et pourtant l’idée d’un retour en arrière, une fois sa vengeance assouvie, lui semblait impossible. Le danger, la peur permanente, l’obligation de ne compter que sur ses seules forces, la fausseté de ses relations sociales, sa vie affective et sexuelle sacrifiées, limitées à de sordides étreintes vénales : toutes ces torsions de sa vraie nature avaient eu finalement raison de Noël Roublat.

Alors, retrouver un jour prochain le tendre, le romantique Noël d’autrefois, promis à un beau mariage, à une magnifique carrière dans le pays de tous les possibles, n’avait plus aucun sens.


Le temps de l’innocence et des certitudes était définitivement perdu !

 

Il le savait et, curieusement, l’acceptait avec un sombre contentement.

 

 

Sommes nous ici-bas pour être heureux, se demandait-il, ou pour accomplir notre destin, même au prix de ce que certains appellent le bonheur ?

Dans le devoir et dans l’épreuve, Léon le solitaire avait pris le dessus sur Noël Roublat et son rêve américain.

 

*    *    *

 

Quoi qu’il en soit, lorsque Léon évoquait sa jeunesse, parmi les visages qui peuplaient ses souvenirs, celui de Louise revenait souvent.

La fidèle Louise avait passé la quarantaine lorsque les parents de Léon Roublat l’avaient recueillie, en pleine dérive, à Casablanca, où Régis Roublat débutait sa carrière.

Echouée dans la ville blanche à la suite d’on ne sait quelles péripéties, elle vivait dans un hôtel miteux où s’épuisaient ses dernières ressources.

Le pire était à craindre tant elle semblait accepter sa déchéance annoncée avec indifférence. Une acceptation tellement profonde que la mère de Léon, la pieuse Jeannine Roublat, avait cru y percevoir le désir d’une expiation salutaire.

Un concours de circonstances heureux en décida autrement. Alors que les Roublat se promenaient dans la médina après la messe dominicale, le jeune couple tomba en arrêt devant une photographie du Sacré-Cœur dans un cadre doré. Ils se demandaient à haute voix comment un tel objet avait pu atterrir sur l'étal de ce souk perdu de la vieille ville, glosant sur la popularité universelle du Sacré-Cœur de Montmartre, quand ils eurent la surprise d’être abordés par une française de petite taille parlant avec un fort accent parisien.

-    Excusez-moi… Vous êtes de Montmertre ?

Elle semblait, en ce lieu, aussi incongrue que l’image du Sacré-Cœur, tant ses yeux étaient bleus et sa chevelure d’un blond éclatant.

On devinait vite à son allure qu’il ne s’agissait pas d’une touriste, mais d’une femme en difficulté : vêtue d’une blouse défraîchie en cotonnade légère, elle portait aux pieds des gros souliers maculés de poussière. Son attitude timide, mais digne, et son air égaré, appelaient la compassion.

Ses yeux surtout frappaient par une expression de détresse profonde.

Quelques mots à peine avaient été échangés que le couple charitable invita la malheureuse à les suivre dans un café maure où ils avaient leurs habitudes... Aucun des trois n’imaginait alors qu’ils passeraient ensemble le restant de leurs vies.

L’acte de charité du jeune ménage se révéla une aubaine pour les deux partis : Régis Roublat était un homme ambitieux et exigeant ; la mère de Léon était de trop faible constitution pour tenir une maison d’aussi grande prétention sociale. Entrée au service du couple, Louise devint rapidement indispensable et tint les commandes de la maisonnée jusqu’à un âge très avancé. Elle s’était occupée de Noël nourrisson, puis de l’enfant et de l’adolescent.

Mais revenons à ce jour de septembre 1963 où devant un plateau de pâtisseries et un thé à la menthe, tandis que Régis Roublat fumait sa chicha dominicale, Louise raconta son histoire.

 

*    *    *

 

Elle s’appelait Françoise Lapointe. C’est plus tard qu’on l’appellerait Louise, une idée qui vint à un lieutenant que fréquentait le couple, à force de l’entendre chanter les grands airs de l’immortel opéra éponyme.

Ce surnom de Louise était d’autant mieux venu que le destin de Françoise, pour ce que l’on en savait, était très comparable à celui de la petite couturière de Gustave Charpentier :

Comme ceux de Louise, les parents de Françoise habitaient un petit immeuble sur les hauteurs de la Butte. La fenêtre de la chambre de la jeune fille donnait sur un atelier d’artiste, celui de Charles qui vivait sa bohème, un peu comme le Julien de Louise, un peu comme un Américain à Paris, sauf qu’il était québécois et plein aux as.




Depuis son atelier, Charles n’avait pas tardé à remarquer la petite grisette aux yeux vifs qui le regardait subrepticement.


  Il lui fit des signes. Elle lui répondit. Et ce manège continua jusqu’au jour où elle entendit s’élever dans la courette, une voix aux accents séducteurs :

Depuis longtemps j'habitais cette chambre,
sans me douter, hélas !
que j'avais pour voisine une enfant aux grands yeux,
une vierge des cieux, que des parents sévères gardaient
comme une prisonnière.

L’effet de ce chant fut ravageur.

Elle lui fit comprendre qu’elle était étroitement surveillée par ses parents et qu’elle aimerait le rencontrer.


Si bien que Charles, une nuit de pleine lune, entreprit de la rejoindre par les toits.

De voir son preux chevalier progresser les bras en croix contre le zinc, les pieds calés dans la rigole des gouttières, glaça le sang de la vierge des cieux. Elle se jeta sur sa couche pour ne rien voir du drame inéluctable.

Quand il enjamba la fenêtre, elle se tenait recroquevillée sur son lit, la tête sous l’oreiller. Mais, dès qu’il posa la main sur sa hanche, elle sentit un frisson inconnu lui envahir le corps et sut qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie. Ces choses-là n’échappent pas, en général, aux jeunes couturières de 17 ans.

Charles respecta son hymen plusieurs nuits durant, mais cela devint rapidement intenable pour nos deux amoureux incandescents et passionnés. Un soir, elle décida pour lui…

Depuis ce jour Françoise chantait souvent de sa belle voix de soprano « Depuis le jour où je me suis donnée » . Elle chantait avec une telle émotion que l’on sentait cette histoire sienne.

Depuis le jour où je me suis donnée,
toute fleurie semble ma destinée.
Je crois rêver sous un ciel de féerie,
l'âme encore grisée de ton premier baiser


Ensemble, du haut de leur nid d’amour, ils regardaient les lumières de la Ville s’allumer l’une après l’autre, et fredonnaient en chœur le bonheur d’être deux.

 

*    *    *

 

Beaucoup plus tard, tandis que Louise racontait à Léon adolescent les commencements de son grand amour, son visage s’illuminait comme aux premiers jours et sa voix tremblait d’une émotion intacte.


A tout propos, elle sortait de son armoire le livret que lui avait offert jadis son amant et dont elle connaissait chaque mot et chaque note.

C’était un cahier recouvert d’un carton toilé illustré de l'affiche de l'opéra, dont la teinte bleu-vert se mariait magnifiquement avec les lettres dorées du titre :

Sur la page de garde, une dédicace tracée d’une écriture inspirée :

Hors Montmartre, Françoise ne serait pas Françoise!
Montmartre sans toi ne serait point Montmartre !

Amour indestructible , tendre et passionné de Charles Souriceau.
 


(Ces vers n’étaient, on l’aura remarqué, qu’une plate transposition des vers célèbre du livret : Hors Paris, Louise ne serait pas Louise, Paris sans toi ne serait point Paris !).

 

*    *    *

 

Léon, ou plutôt Noël à l’époque, était la seule personne à qui Louise parlât de ses secrets, car, d’une certaine façon, elle assimilait Jeannine et Régis Roublat à ses propres parents, bien qu’ils fussent plus jeunes qu’elle.

Oui, pour Louise, le temps s’était arrêté à ses dix-huit ans, et Noël tenait dans son inconscient la place du frère qu’elle n’avait pas eu.

Ces moments de communion fraternelle leur étaient précieux à tous deux, leur permettant d’oublier un moment l’austérité du couple parental pour qui tout mouvement de l’âme est suspect et toute expression de sentiment, une faiblesse coupable.

Avec lui, la secrète Louise devenait volubile, revenant sans cesse sur les temps bénis de son amour, lui racontant ses si belles nuits dans le Montmartre encore joyeux de 1938, si bien décrites dans le"Montmartre du Plaisir et du Crime" de Louis Chevalier.

"En ces temps incertains où la guerre profile son ombre menaçante, où la crise a mis à bas maintes fortunes, Montmartre reste le théâtre de surprenantes fêtes et de prodigieuses déchéances : les jeunes viveurs et les aristocrates déchus y abondent, comme les fils de famille incapables de se dépêtrer d’une liaison canaille, les femmes du monde entichées d’un danseur mondain, les riches drogués qui trouvent dans les petits bars de la Butte des commodités plus grandes qu’ailleurs, bref tous ceux qui ont gardés de trop beaux souvenirs pour se résigner à voir cesser la fête, même si elle a perdu une grande part de son éclat et de sa somptuosité."

Françoise a dix-huit ans, elle est belle, enjouée. L’ivresse de l’amour et de la liberté lui donne de l’esprit, elle devient la mascotte d’une bande d’artistes qui gravite autour du fortuné et généreux Charles.

En cachette de ses parents, elle sort tous les soirs à l’Abbaye de Thélème, dîne à la brasserie Graff, danse un peu partout, et se donne sans retenue jusqu’au petit matin à son premier amant.

Une nuit, au bal du Petit-Jardin, un lieu de louche réputation derrière la Place Clichy, elle est prise avec ses amis dans une rafle de la police du préfet Chiappe.

La mère prend alors conscience de l’ampleur des dérives de sa fille ; le père maudit Paris, ville de toutes les débauches. Ils menacent d’attaquer Charles pour détournement de mineure.

Après avoir juré de revenir, celui-ci quitte précipitamment Paris pour le Québec.

Mais c’est la guerre ! La malheureuse Françoise reste sans nouvelles...



A SUIVRE