|
Chapitre 15 : La transversale des grands maîtres
Episode n°41 du 12 novembre 09
 |
|
Le trousseau de clés était bien dans le vase de pierre. Pourtant Brigitte Corbière, une fois sortie de la salle de régie, n'était pas au bout de ses peines. Enroulée dans une serviette trouvée dans les toilettes de la crypte, elle hésitait sur la meilleure issue pour fuir.
Par la sortie la plus proche, rue de La Vieuville, elle risquait trop le face-à-face avec Carlo. Restait la grande transversale qui menait, à l’ouest, vers les locaux du Petit Buttois et, à l’est, vers la Halle Saint-Pierre.
|
Elle opta pour la sortie Est, à ses yeux la plus sûre.
Sans perdre de temps, elle s'empara d'une lampe torche accrochée comme autrefois à l’entrée du souterrain et s’engagea dans le long tunnel.
Elle marchait d’un pas vif. Il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour atteindre la trappe d'accès du sous-sol de la Halle, la déverrouiller et pénétrer dans le bâtiment. C'est seulement après avoir refermé la trappe de l'intérieur qu'elle s'accorda un moment de répit pour reprendre son souffle et essuyer son corps couvert de sueur.
Elle monta ensuite l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée, marche à marche, l'oreille au aguets. Son idée était d’attirer discrètement l’attention d’un employé du musée et d'implorer son aide.
Mais la fugitive dût bientôt se rendre à l'évidence : la grande voûte de fer était déserte. Le jour se levait à peine et la grande façade vitrée brillait d'une lueur blafarde. Jetant un regard sur horloge, elle prit conscience qu’elle était enfermée à double-tour et que les premiers employés ne viendraient pas avant deux bonnes heures

Alors elle fut prise de panique et se mit à courir de droite et de gauche à la recherche d'une cachette où se terrer en attendant l'ouverture du Musée d’art naïf. Elle changea plusieurs fois de place pour finalement se glisser contre le comptoir. Elle frissonnait de peur et de froid.
Quand Carlo, un peu plus tard, constata la disparition de sa prisonnière, il resta d'abord incrédule. Puis, comprenant qu'il avait été berné, il poussa un cri de fureur qui résonna longtemps dans la crypte et les souterrains alentours. Mais, après un court moment de réflexion, le jeune Sicilien devina la direction de la fuite de Brigitte et se lança à sa poursuite.
Il marchait d'un bon pas, sans hâte excessive, car il savait qu'il aurait largement le temps d'explorer tous les recoins de la Halle avant son ouverture et d'y débusquer la belle métisse.
C'est exactement ce qu'il fit ! (voir Chap. 5 - Le grand panorama de Brice, épisode 14).
* * *
En apprenant le meurtre de Brigitte Corbière, la colère de Théodore Mauduit fut terrible. La perte de la danseuse de revue, pourtant mère de son fils aîné, le préoccupait moins que l'attitude irresponsable de Carlo. Que sa nouvelle recrue s’autorise, quinze jours à peine après son arrivée, un meurtre non commandité, cela était parfaitement inacceptable.
A quoi peut servir un homme de main s’il est incontrôlable et qui plus est maladroit, car le jeune tueur avait laissé traîner le corps de sa victime à deux pas de la trappe conduisant au souterrain, au risque de provoquer la découverte de la crypte.
Carlo fut enfermé pendant plusieurs mois dans un caveau creusé dans la partie désaffectée du souterrain ouest, histoire de lui apprendre l'obéissance.

Enchaîné, drogué à son insu, régulièrement fouetté et violé par des hommes cagoulés, tout était mis en œuvre pour lui vandaliser le cœur et briser sa volonté.
Pendant toute cette période, Théodore Mauduit descendait dans la cellule depuis les bureaux du Petit Buttois. Il parlait d'une voix douce au prisonnier, justifiant les privations et les souffrances infligées par la gravité de la faute et par les dangers que le manque de discernement du jeune homme avait fait courir à l’Ordre.
Dans le même temps, l’infâme manipulateur prétendait intercéder en sa faveur auprès de mystérieuses instances et lui glissait discrètement quelques barres chocolatées bourrées de drogue.
Au bout de 8 mois de ce traitement inhumain, Carlo était devenu un soldat de la Cause, dévoué et efficace, conditionné à l’obéissance la plus stricte. Sa dépendance à la drogue donnait toute assurance sur sa servilité.
* * *
Il put enfin revoir la belle lumière de Montmartre, d’abord depuis les bureaux du journal, puis dans les jardins de la résidence de Théodore et un jour, enfin, dans les rues du quartier.
Ce fut comme une renaissance. Son Maître le rebaptisa Karl et prolongea sa formation par des stages dans des entreprises du bâtiment liées à son empire financier. Il apprit ainsi des rudiments de cuisine, d’électricité, de plomberie et d’informatique, tous métiers utiles pour le service de Théodore Mauduit ou d’Etienne Donnadieu.
Théodore pouvait être fier de sa créature. D’un rustre incontrôlable, il avait fait un bras armé dévoué et habile, une machine à tuer obéissant au doigt et à l’œil.
De temps à autre, comme on jette un morceau de viande à un chien, Karl était autorisé à participer aux parties fines et aux orgies organisées sous l’égide du Maître.
 |
|
Mais la suprême récompense, le comble de bonheur par la confiance qui lui était ainsi manifestée, c’était quand Théodore lui faisait endosser la tenue de Grand Maître de l’Ordre au cours de certaines cérémonies céphalophoriennes. Dans cette circonstance, Théodore, vêtu d’une tunique ordinaire, prenait soin de laisser apercevoir son visage sous la cape à quelques adeptes qui pourraient ensuite colporter la rumeur que Théodore Mauduit n’était pas Eleuthère IV ! |
* * *
Les flambeaux-tibias s’allumaient au fur et à mesure de la progression de Karl, ahanant sous son sinistre fardeau, pour s’éteindre aussitôt après son passage.
« C’est qu’il pèse lourd l’animal » pestait-il en traînant marche après marche les quatre vingt cinq kilos de l’Argentin trop gourmand.
Une affaire facile. La victime était venue sur place, rue de La Vieuville où le père de Vladimir, Raoul Tournafond l’avait adressé, avec des mines de bourgeois apeuré, pour lui remettre la somme exigée. Il était venu seul, fringant et content de lui. Karl regrettait seulement de n’avoir pu lui administrer la piqûre en bas de l’escalier.
Karl parvint enfin sur la partie plate du souterrain. Une dizaine de mètres encore et il croiserait la transversale Est-Ouest qui chemine sous la rue Yvonne le Tac.
Précisions historiques et topographiques - Notes d'Humbert
L’existence d’un réseau souterrain autour de la crypte peut surprendre les lecteurs attentifs de ce feuilleton. Ils savent, en effet, que sous la Révolution, une fois les dernières nonnes guillotinées, les vastes possessions de l’Abbaye furent vendues à l’encan. La plupart des acheteurs étant des carriers et des maçons. L’Abbaye du bas, comme les restes de l’Abbaye du haut, furent abattus et débités en matériaux de construction.

En quelques décennies, les terrains de la Butte furent bouleversés de fond en comble par une exploitation forcenée des gisements de gypse. (Le plâtre de Montmartre, réputé résistant aux intempéries était livré dans tout Paris et jusqu’en Angleterre).
Cette extraction sauvage a laissé des traces et il n’est pas rare aujourd’hui encore qu’un affaissement soudain se produise. Rien de comparable cependant au spectaculaire accident du 12 Novembre 1829, sur l’actuelle rue Feutrier, où la voiture et le cheval d’un porteur d’eau disparurent dans les profondeurs de la terre, dit-on (Hum!)
On prit alors conscience qu’il existait de vastes réseaux de galeries inconnus et dangereux. En 1830 étaient recensées dix carrières de basse masse exploitées par puits et dix-huit de haute et basse masse exploitées à découvert ou par cavage à bouches. De grands travaux de consolidation furent entrepris dans les années suivantes et finalement en 1860 l’exploitation des carrières fut définitivement interdite.
Il était trop tard pour la Chapelle du Martyrium et sa crypte, jadis visitées par d’immenses foules de pèlerins et de croyants. Elles avaient disparu dans la tourmente. On avait perdu jusqu’à la mémoire de leur emplacement précis.
.
|
* * *
Mais voilà que Florimond Havard (1798-1863), un entrepreneur issu d’une puissante famille de saint-simoniens, se pique de situer au mètre près, à partir d’anciens cadastres, l’emplacement exact de la Chapelle.
Devenu Grand Maître de l’Ordre sous le nom de Denis VII, il décide, en 1860, de reconstituer secrètement à cet endroit un lieu de culte Céphalophorien. On lui doit le creusement de l’escalier menant de la rue de La Vieuville (à l’époque rue de la Mairie) à la crypte reconstituée.
Sur cette cellule initiale se sont greffés sur plus d’un siècle et demi les extensions et les aménagements réalisés par ses successeurs :
En 1868 Hippolyte Havard (1828-1871), profita de sa participation à la construction de la Halle Saint-Pierre, une charpente métallique dans un style proche de Baltard, pour faire creuser une sortie de secours cheminant sous la rue Antoinette (devenue la rue Yvonne Le Tac) et la rue Tardieu pour déboucher par une trappe dans les sous-sols de la Halle.
Son successeur Rustique VI (1841–1921) de la dynastie des Mauduit fit d’importants travaux. Mais il eut d’abord à faire face à une dangereuse occurrence : la construction du bâtiment des Sœurs Auxiliatrices du Purgatoire (aujourd’hui occupé par le collège Hébert), un ordre qui voulait, sous l’impulsion des Jésuites reconstituer lui aussi la chapelle du Martyrium et sa crypte. Alphonse Mauduit dut donc veiller pendant toute la durée des travaux à ce que la crypte céphalophorienne, qui heureusement avait été creusée une vingtaine de mètres plus profond, ne fut découverte. Une de ses propres entreprises assurant la maîtrise d’œuvre des travaux de fondation du collège Hébert, il en profita pour creuser une deuxième voie souterraine conduisant à son hôtel particulier (lequel abrite aujourd’hui les locaux du Petit Buttois), complétant ainsi la transversale est-ouest dite aussi la transversale Denis/Rustique ou plus couramment la transversale des Grands Maîtres.

On doit à son fils Raoul Mauduit (Rustique VII) une première électrification du réseau et surtout la découverte, dans un coude de la sortie ouest, d’une ancienne excavation résultant très probablement de l’exploitation d’une poche d’alabastrite (ou onyx de Montmartre) qu’il aménagea en cachot.
Dans le prolongement du cachot son fils François Mauduit (Rustique VIII), grand amateur d’opéra et de cantatrices fit creuser « l’Allée des tombes » où furent ensevelis les restes des grands maîtres de l’Ordre, jusqu’alors dispersés.
Enfin Théodore Mauduit (Eleuthère IV), réalisa la régie son et lumière high-tech et le creusement dans les parois de la crypte de niches servant au dépôt des crânes des grands maîtres défunts, récupérés dans l’Allée des tombes.
* * *
 |
|
Tandis qu’il emportait la dépouille de Roberto Filippi dans l’étroit souterrain, Karl passa sans frémir devant le cachot où il avait lui-même si longtemps croupi. Puis empruntant l’Allée des tombes, il se dirigea vers la fosse commune pour se débarrasser de son fardeau.
En fait, Karl avait l’esprit ailleurs. Il pensait à la ronde silhouette de Betty (voir Chap.12 Le dîner chez Donnadieu, épisode 31) que le maître l’avait chargé d’approcher pour en faire la future Mater Matrix.
A SUIVRE
|
|