|
Chapitre 15 : La transversale des grands maîtres
Episode n°40 du 5 novembre 09
Brigitte Corbière était une femme de passions légères qui adorait les cadeaux de toutes sortes. Mais, attention ! Pas vénale pour autant. Elle se donnait à qui lui plaisait !, affirmait-elle…
En fait, elle succombait facilement à celui qui, tout en étant riche, savait vanter la perfection de sa plastique et dépeindre les effets ravageurs de sa seule présence sur un mâle normalement constitué.

La grande susceptibilité de la danseuse sur le chapitre du respect faisait alors place à une compassion soudaine. Elle mettait fin aux tourments de son soupirant en lui livrant ce corps tant désiré…
Autant dire que la belle métisse était accessible aux séducteurs de tous rangs.
* * *
Cependant, elle avait connu l’amour, le vrai, une fois au moins. Elle avait 19 ans à peine lorsqu’elle avait rencontré le jeune Théodore Mauduit, de 3 ans son aîné. Elle devint pour un temps sa maîtresse préférée.
Le jeune homme n’était pas encore grand maître, il ne le deviendra que quelques années plus tard à la mort de son père François. Mais, comme le voulait la tradition dans la famille Mauduit, il était depuis la prime adolescence, très impliqué dans la vie de la secte.
Un soir qu’il cherchait, un peu au hasard, la nouvelle Mater Matrix dont l’Ordre avait besoin, il fut frappé par les longues jambes et la croupe musculeuse de la danseuse de revue. La suavité qui filtrait des regards obliques de la belle métisse acheva de le convaincre.
Il mit les formes requises pour faire sa cour et après quelques cadeaux de prix, ne fut pas long à découvrir la sensualité simple et directe de cette beauté exotique qui, dans l’alcôve, lui donnait l’illusion de monter un cheval fougueux.
Brigitte Corbière restait cependant réticente à l’idée de participer aux cérémonies secrètes de l’Ordre. Il fallut force bouquets de fleurs et un superbe bijou pour venir à bout de ses réserves. Elle accepta le rôle, mais refusa avec énergie de l’endosser une deuxième fois après qu'elle se soit rendu compte que ce n’était pas Théodore, mais le père de son amant, qui lui était monté dessus.
Il n’y eut plus à revenir là-dessus. Finalement, la danseuse nue était extrêmement conventionnelle dans ses goûts érotiques. Toute forme de sexe de groupe manquait à ses yeux de tenue, et cela malgré la prestance des robes de la Mater Matrix et de ses assistantes.
Théodore ne la quitta pas pour autant. A cette époque, il voulait, avant de délaisser une femme, « être allé au bout avec elle » sans que l’on sache exactement ce qu’il entendait par là. Avec Brigitte, cela dura près de cinq ans.
Quant à la belle danseuse de revue, son attachement pour le Maître croissait à mesure qu’elle entrevoyait l’étendue de sa richesse et de sa puissance ! Elle décida qu’il serait le père de son enfant.
* * *
Est-ce cela ? Ou bien son narcissisme impénitent ? Toujours est-il qu’elle se laissa entraîner dans des pratiques de bondage que son amant prisait fort.
Ils se retrouvaient une ou deux fois par semaine dans la crypte, où il l’immobilisait à l'aide de cordes et de bâillons, mais aussi de lanières, de chaînes et de bracelets, de façon à faire ressortir, selon son inspiration, la beauté des bras, des jambes, du torse, des seins ou de la taille.

Il restait longtemps à la contempler, lui demandant de bouger, de mieux s’exposer à ses regards ou de faire mine de chercher à se délivrer de ses entraves dans des mouvements lents.
Elle se sentait, dans ces moments, excessivement belle, excessivement désirée. Sa sensibilité aux hommages de son amant s’en trouvait décuplée, et quand la séance se terminait sans contact sexuel, parce que son partenaire s’était laissé aller tout seul, elle en était fort dépitée.
* * *
Brigitte n’était plus depuis longtemps la maîtresse de Théodore Mauduit, lorsque le maître céphalophorien lui présenta Carlo Trapani (Carlo n’avait pas encore reçu le surnom de Karl le Fol).
Elle fut sensible à cet homme frustre venu du sud, à l’allure sombre et romantique. La proximité du Sicilien et de Théodore, qui restait la grande rencontre de sa vie, joua également en sa faveur.
Sans doute Théo lui avait-il parlé de leur passé car Carlo proposa d’emblée une retraite amoureuse dans la crypte et, une fois dans la place, sortit d’une malle un fatras de liens de toutes sortes, comme si de tels pratiques allaient de soi.
Elle le laissa faire, émoustillée à l’idée de revivre les puissants souvenirs érotiques attachés à ces lieux. Mais, très vite, elle se rendit compte que l’art de la mise en valeur de l'anatomie féminine ou la recherche esthétique de la géométrie des formes n’intéressaient guère son jeune amant. Il ne voyait dans le bondage qu’une symbolique de soumission sexuelle.
A peine l’avait-il attachée qu’il s’était jeté sur elle pour la forcer de toutes parts. Elle subit plutôt qu’elle ne participa. D’ailleurs, comment l’aurait-elle pu avec des liens aussi serrés ?
Mais dans l’action Carlo devenait inquiétant : les lèvres retroussées dans un rictus carnivore, grinçant des dents et soufflant fort, il marmottait quelques mots mal articulés.
Elle pensa qu’il valait mieux ne pas le contrarier et prit patience…
Il s’échina longuement encore, puis s’endormit profondément après un dernier spasme. Sans la détacher.
* * *
Le temps passait. Le dos de Brigitte la tirait douloureusement et de terribles crampes menaçaient ses jambes. Elle s’arrangea pour perturber le sommeil de son partenaire.
A son réveil, elle lui parla d’une voix amicale et enjouée ; lui dit qu’il y avait longtemps qu’elle n’avait pas été comblée de la sorte ; qu’elle ferait bien une pause ; qu’elle espérait qu’il avait prévu une petite collation, car elle avait grand faim et soif.
Carlo d’abord hésitant, se détendit et lui sourit. Elle répondit à son sourire d’un air engageant et tandis qu’il la déliait, continua de lui parler avec douceur, vantant sa belle virilité, l’interrogeant sur ses succès féminins en Sicile. Au fur et à mesure qu’il la délivrait de ses entraves elle étirait ses membres et se massait les poignets et les chevilles.
Alors, avec une brusquerie gauche, Carlo lui saisit la main et l’entraîna dans une petite pièce jouxtant la crypte, une sorte de studio doté de tout un attirail de boutons et de curseurs servant à commander les éclairages de la crypte et les effets spéciaux des cérémonies.
Dans un réfrigérateur, un repas luxueux les attendait. En dégustant une coupe de champagne, Brigitte pouvait contempler la crypte à travers la glace sans tain surplombant le tableau de la régie son et lumière.
Jamais la grande salle souterraine n’avait paru aussi lugubre à Brigitte : la grande pierre noire, éclairée par deux projecteurs, luisait dans la pénombre ; le chef reliquaire brillait d’une lumière argentée et ses yeux rubescents dardaient dans l’espace une lumière fauve ; dans les niches, éclairées de l’intérieur, se découpaient des crânes, certains blancs et lisses, d’autres portant encore des lambeaux de chair et des touffes de cheveux couleur de poussière.

Excité comme un gosse, Carlo s'était mis à jouer avec les manettes. Il tenait entre ses dents une tranche de saumon qu’il n’avait pas pris le temps d’avaler, donnant l’image d’un rapace portant dans son bec un oiseau aux ailes brisées.
Soudain résonna à plein volume l’ouverture des Walkyries. Elle vit Carlo se dresser, l’œil brillant, les narines enflées. Il accompagnait la fantastique chevauchée avec de grands gestes des mains et des bras. Elle pensa qu’il était vain d’espérer se faire entendre tant la musique résonnait de toute part. Quand arriva la fin du morceau, ce fut pire. Carlo remplaça Wagner par une musique sidérale venue des confins noirs de l’univers, qui mettait les nerfs de Brigitte en vrille.
Heureusement, il baissa le son et se saisit d’un livre à la couverture usée.
― Ce sont « Les chants de Maldoror » pour mes exercices de français dit-il avec fierté , avant de se lancer:
« Maintenant, tu admires ma beauté, qui a bouleversé plus d’une ; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m’avoir consacré ton amour ; car, tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois jamais infidèle : celle qui se livre à moi avec tant d’abandon et de confiance, avec autant de confiance et d’abandon, je me livre à elle ; mais, mets-le dans ta tête, pour ne jamais l’oublier : les loups et les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.»
Il déclamait le chant deuxième d’une voix de baryton tout en manipulant l’éclairage de la crypte aux accents de la musique. Son visage s’animait de plus en plus et fut bientôt parcouru de tics. Il va nous faire une crise d’épilepsie, pensa-t-elle.
― « Le navire en détresse tire des coups de canon d’alarme ; mais, il sombre avec lenteur... avec majesté », hurla-t-il à plusieurs reprises avec son fort accent italien.
Simultanément, il faisait progressivement le noir dans la pièce et alentour, puis le silence.
* * *
Brigitte prit le parti d’applaudir la prestation d’acteur. Que faire d’autre ?
Puis d’un ton dégagé, elle annonça qu’elle devait se rendre au Lido pour la revue.
― Je vais m’occuper de toi, tu n’auras plus besoin de travailler !, lui dit-il en réponse
Ces paroles lui glacèrent le sang. Comment avait-elle pu suivre ce fou au fond de ce sombre trou ? Elle protesta bien sûr, disant qu’elle avait un métier et un public.
En vain.
Comme elle insistait, il lui fit comprendre qu’elle était sa prisonnière. La situation semblait l’exciter au plus haut point.
Lorsqu’il l’approcha à nouveau, l’œil brillant, elle fut tentée de se refuser à lui, mais finalement lui fit bon accueil, cherchant surtout à éviter qu’il ne l’entrave à nouveau. Sous des dehors gracieux et aguichants, elle luttait contre l’affolement qui la gagnait, s’accrochant comme à une bouée à l’espoir de retrouver les doubles des clés dont elle savait la cachette.
 |
|
Etait-il encore là, ce trousseau salvateur, plus de 20 ans après, dans le vase d’époque carolingienne trônant sur le coffre aux archives ?
Surtout se montrer docile ! se disait-elle, il faudra bien que Carlo la laisse seule, à un moment ou à un autre. |
Brigitte avait perdu tout repère de l’heure et même du jour, quand enfin Carlo annonça qu’il devait s'absenter un moment.
― Enferme-moi si tu veux, mon amour, mais je t’en supplie ne m’attache pas ! risqua-t-elle.
Carlo hésita. Mais les heures d’acceptation soumise de Brigitte jouèrent en sa faveur.
Il se contenta de l‘enfermer nue dans le bureau.
A SUIVRE
|