...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 15 : La transversale des grands maîtres

Episode n°39 du 29 octobre 09

 

La disparition de Roberto Filippi depuis le soire de la garden-party avait très vite préoccupé Adèle. Sans jamais avoir la preuve de la mort du tanguero, ses soupçons, avec le temps, s’étaient mués en certitudes. Elle était maintenant persuadée du pire.

Elle en parla à Edgar, qui se révéla aussi désarmé qu’elle :

― Le malheureux s’est sans doute attaqué à trop forte partie, déclara-t-il.



Mais quand, quelques semaines plus tard, Alfredo annonça son passage à Paris, Edgar décida de lui remettre la paquet de marité « de la part de Roberto», pour que l’ami d’Adèle, s’il était encore en vie,  ne soit pas traqué par ses commanditaires (voir épisode n°1).

― Roberto, avait-il ajouté à l’adresse d’Alfredo, a dû partir précipitamment pour honorer un engagement dans une milonga d’Istanbul. Il doit y donner des cours de tango.

― Quel imbécile ce Roberto !, s’emporta Augusto. On lui donne sa chance et voilà ce qu’il en fait. Un incapable ! Il a vraiment de la chance d’être un parent de ma belle-sœur, celui-là… Du tango à Istanbul ! N’importe quoi ! On danse le tango argentin à Istanbul ?

Au final, Alfredo se montra satisfait de cet épilogue. Très heureux de récupérer le paquet de Marité :

― Tu comprends, il nous faudrait attendre au moins six mois pour la prochaine récolte. Là, il suffit de trouver quelqu’un d’autre qui puisse reprendre la recherche d’intermédiaires… Pourquoi d’ailleurs tu ne t’en chargerais pas ?, demanda-t-il à Edgar.

― Il y a des choses auxquelles je ne touche pas, avait répondu le détective.

Enfin, sans y toucher, il avait prélevé deux ou trois doses qu’il comptait bien tester à titre personnel.

 

*    *    *

 

Avec ce que je sais aujourd’hui, il ne m’est pas difficile d’imaginer quelle a été la fin de Roberto Filippi. Je vais vous la raconter. Mieux, je vais essayer de me placer dans la tête de Karl le Fol qui fut chargé de la funeste besogne.

Il ne vous a certainement pas échappé que je me coule avec plaisir dans l’esprit des protagonistes de cette histoire et parle et pense en leur nom - toujours, je le redis, à partir de recoupement des témoignages et après une étude sérieuse des situations. Sans oublier la connaissance fine des personnalités dont je peux me flatter après une longue pratique amicale.

Avec Karl, c’est tout autre chose. Je ne le connais pas, et cette tête tourmentée n’offre pas un séjour particulièrement sympathique.

Pourtant, il faut bien m’y coller si je veux éviter que les lecteurs ne se perdent dans les méandres de cette histoire embrouillée.

 

*    *    *

 

Au cours de la garden-party de Marcelle Jeanney, Roberto avait eu un long tête-à-tête avec Raoul Tournafond, le père de Vladimir.

Cet affairiste, un proche de Théodore Mauduit, ne vous est pas inconnu. Nous l’avons croisé en suivant Noël Roublat (alias Léon Portalis) dans sa recherche des meurtriers de son père (épisode 10).
C’est lui qui se propose, pour mieux s’attacher les services du génial faussaire, d’introduire Léon dans l’ordre des Céphalophoriens.

 

Roberto avait pu, ce soir-là, faire valoir ses griefs à l’encontre de Vladimir et justifier le coup de feu de semonce qu’il avait tiré - en prenant soin de ne blesser personne, précisa-t-il - lors d’une soirée sur une terrasse du passage Cottin. (voir le dîner chez Donnadieu : épisode 32).

L’homme d’affaire, déjà en partie informé des événements par son rejeton, avait posé quelques questions, mais s’était rapidement montré compréhensif et même compatissant devant la situation difficile où son incapable de fils avait plongé Roberto.

Ainsi, Roberto s’était-il rendu en toute confiance à l’adresse indiquée, rue Le Vieuville, pour y toucher les 200.000 francs promis en compensation du préjudice. On peut même imaginer qu’il se félicitait d’avoir roulé Vladimir et son père en leur cachant qu’il allait pouvoir récupérer le marité volé par l’homme au dreadlocks (voir Adèle et le tanguero : épisode 19) et miraculeusement retrouvé par Adèle (voir la cachette de Paul-Henri : épisode 28).

Mais voilà ! Il est maintenant 17 heures. Roberto est mort depuis quelques minutes, assassiné par Karl le Fol.

Pouvait-il savoir, le malheureux tanguero, que, pour Raoul Tournafond, la vie d’un gêneur, par ailleurs complètement isolé, ne pesait pas grand chose, et certainement pas 35.000 Euros.  

Mais revenons, comme annoncé à Karl le Fol. On découvre l’assassin dans son appartement de la rue Le Vieuville. Il s’apprête à se débarrasser du corps du trop naïf tanguero.

 

*    *    *

 

Karl avait actionné le mécanisme d’ouverture du Chemin Lumineux et regardait coulisser les deux pans de bibliothèque qui dissimulaient l’entrée du passage vers la crypte au Reliquaire.

 



Dans le même mouvement deux rideaux rouges s’écartaient avec majesté, découvrant sur le mur un trou béant dont émanaient des odeurs humides de cave. Avec un temps de retard, deux rangées de flambeaux en forme de tibia s’allumaient, éclairant les premières marches d’un escalier qui se perdait dans les profondeurs d’un souterrain.

Carlo Trapani, dit Karl Le Fol, ressentait une grande fierté devant son œuvre, car cette mise en scène spectaculaire, c’est lui qui l’avait entièrement conçue et réalisée.

Le Maître, Eleuthère IX, un temps réticent devant l’aspect « gore de pacotille » du décor, digne, selon lui, du cabaret du Ciel et de l’Enfer qui orna quelque temps le Boulevard de Clichy, dût se rendre à l’évidence : dès la première cérémonie le nouvel aménagement du Chemin Lumineux avait remporté un franc succès auprès de la masse des céphalophoriens.

Ils furent d’ailleurs nombreux à en faire compliment au Maître qui, remarqua Karl, ne démentit pas en être l’inspirateur.

 

*    *    *

 

Mais ce jour-là, Karl avait autre chose à penser. Il devait traîner le corps sans vie de Roberto Filippi dans le souterrain pour l’enfouir secrètement à l’extrémité de la galerie Est, dans la fosse commune de l’Allée des tombes.

Enterrer un corps était la partie pénible du job, celle qui lui coûtait le plus ; tuer, par contre, lui procurait un plaisir incomparable.

Son arme préférée, depuis qu’il officiait à Montmartre, était un bracelet en peau d’éléphant dont il appliquait par surprise le dard rétractable sur la nuque de sa victime.

Au départ, son geste semblait naturel, comme l’amorce d’une tape amicale ou d’une caresse sur l’épaule, puis s’accélérait soudain pour viser avec précision la base des cheveux, là où la piqûre empoisonnée est quasi indétectable.

Il joignait souvent à ce geste une accolade, parfois un baiser, une gestuelle qui lui venait de ses origines siciliennes.

A ceux qui pourraient y voir le signe d’une méprisable fourberie, il répondrait sans doute en invoquant la force sacrée de son engagement auprès du Maître :

Un ordre est sacré. La victime une fois désignée devait être exécutée. Ne valait-il pas mieux pour tout le monde que cela se passât le plus tranquillement possible, en évitant les criailleries inutiles ?

Une fois piquée, la victime, paralysée, n’avait plus que quelques instants à vivre. Son visage, après d’imperceptibles froncements et agitations, donnait dans la mort une impression de grande sérénité.

Le trépas ne faisait pas plus de tapage que les remous causés par la chute d’une goutte dans une bassine d’eau, remous qui, après quelques allées et venues, s’apaisent et disparaissent, ne laissant au regard qu’un miroir lisse où rien n’avait existé. « Pourquoi en faire une telle affaire ? », se demandait Karl en scrutant les traits du moribond.

Ce poison aux vertus singulières faisait depuis longtemps partie de la panoplie criminelle de l’Ordre. La recette en avait été fournie, dès 1677 par un prêtre débauché, au demeurant éminent céphalophorien, le tristement célèbre Etienne Guibourg.

L’abbé, qui égorgeait des nourrissons sur l’autel de ses messes noires, tomba en même temps que sa complice, la funeste La Voisin de l’Affaire des poisons. C’est depuis la prison, à laquelle une chambre de justice spéciale l’avait condamné pour la vie, qu’il put transmettre le secret de sa mixture à ses compagnons montmartrois.  

Peu utilisé au cours des siècles suivants, ce produit de grande efficacité et de remarquable simplicité d’administration ne pouvait manquer d’intéresser un scélérat de la trempe de Rustique VI, arrière-grand-père de Théodore Mauduit, qui le remit au goût du jour, en même temps qu’il renouait, au moins symboliquement, avec les éléments les plus macabres de la liturgie satanique.

 

*    *    *

 

Carlo avait déjà un long passé criminel lorsqu’il fut recueilli, à 25 ans, par Théodore Mauduit, après un départ forcé de sa Sicile natale.

Peu porté sur les études, violent et déterminé, il avait très tôt entamé, au grand dam de sa mère, une carrière au sein de Cosa Nostra.

Il avait tué pour la première fois à l’âge de 18 ans, puis continué de plus belle au point qu’on lui attribuait, avec sans doute une certaine exagération, suffisamment de victimes pour remplir toute une allée de cimetière.

Son irrésistible ascension dans l’organisation criminelle fut cependant stoppée nette par un accident de parcours douteux : coureur impénitent, il allait d’aventure en aventure, jusqu’au moment où la fille d’un parrain, séduite et abandonnée, se suicida pour lui dans des conditions qui parurent louches aux parents de la jeune morte.

Après d’intenses négociations et un arbitrage du parrain des parrains, on lui laissa la vie sauve à condition qu’il quitte définitivement la Sicile. Le père de Carlo, Francesco Trapani, un avocat sicilien proche de la loge P2, avait noué des liens avec les puissants clans palermitains et les principales « familles » d’Agrigente.

Il connaissait Théodore Mauduit de réputation, car la sœur de l'omnipotent montmartrois, Geneviève Mauduit, avait épousé un politicien sicilien de premier plan.

C’est par l’entremise de Geneviève… Que la madone de Lourdes la protège !…que Carlo put se réfugier à Montmartre où il vit depuis 1976 dans un petit appartement de la rue de La Vieuville.

Ce modeste rez-de-chaussée, comme on l’aura compris, servait depuis 1850, de voie d’accès à la crypte reconstituée.

 

*    *    *

 

L’adaptation du jeune Sicilien à son environnement montmartrois fut difficile.

Homme libre qui sillonnait à moto les étendues arides et désertes de sa région natale, il fut, peu après son arrivée, cassé, puis impitoyablement dressé à la soumission.

Car les choses se passèrent mal dès le début.

 

Habitué des salons de la bourgeoisie mafieuse où fleurissent de jeunes beautés provinciales, Carlo fut littéralement ébloui par la beauté mature de Brigitte Corbière (voir épisode 15), par sa grâce féline, ses coquetteries de Parisienne et ses trucs en plumes.

 

*    *    *


Mais Carlo n’était qu’un jeune homme solitaire et sans le sou, aux manières de rustre, tandis que Brigitte, au firmament de sa beauté, voyait se presser à ses pieds une cohorte de soupirants aux portefeuilles bien garnis.

Pourtant Brigitte avait une faille secrète que Carlo put exploiter en toute innocence.

 

A SUIVRE