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Chapitre 14 : La garden-party - Episode n°38 du 22 octobre 09

Adèle resta un pied suspendu entre deux marches, comme fascinée par une apparition magique.
Elle ne pouvait se tromper ! La femme rêveuse assise sur la margelle d’un puits avait été peinte par Ernestine d’après l’une des quatre cartes postales anciennes de la série « Jardins de Montmartre ». Ainsi, l’hypothèse d’Edgar était-elle exacte, et l’astucieuse aïeule de Juliette s’était inspirée des images de cette série pour camoufler, avec sa propre peinture, les quatre œuvres originales qu’Utrillo avait peintes sous sa férule.
La date de 1910 accompagnant la signature s’inscrivait parfaitement dans la période de leur relation et aurait balayé les derniers doutes d’Adèle, si tant est qu’elle en ait eus .
Madame Jeanney, parvenue à l’étage, l’appela depuis la chambre d’ami :
― Mais que faites-vous Adèle, le temps presse maintenant ! ― J’arrive, j’arrive, annonça Adèle d’une voix calme. ― Dites-moi, il est tout à fait charmant votre ami inspecteur, vous le connaissez depuis longtemps ? ― Depuis deux ans… C’est un passionné de plantes, toujours avide d’apprendre. Nous faisons ensemble de longues promenades dans Montmartre, ses jardins, ses cimetières... ― S’il a envie de s’occuper de mon jardin… ― Il n’est plus tout jeune ! ― Et moi ?... Vous me trouvez vieille ? C'est ça ?… Dans tous les cas, vous lui direz qu’il sera le bienvenu.
Adèle avait entièrement repris son sang-froid, et, alors qu’elle enfilait la robe de mousseline, un plan ingénieux germa dans son esprit.
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Elle demanda à Mme Jeanney de la prendre en photo dans sa magnifique robe de mousseline, mais, sous le prétexte de réglages complexes dans la partie lumineuse de l’escalier, elle zooma sur le tableau d’Ernestine et en prit plusieurs clichés.
Puis, toute sourire, elle tendit l’appareil à son hôtesse et posa devant le tableau pour une photo en pied.
Avec cette série de photos, confectionner une copie du tableau serait un jeu d’enfant pour n’importe quel rapin de la place du Tertre, pensa-t-elle.
Une fois la copie sèche, il suffirait à Adèle de revenir nuitamment faire la substitution en passant par-dessus la grille du Jardin Sauvage. Elle entrerait dans la maison par la fenêtre de la chambre d’ami qu’elle aurait pris soin d’entrouvrir l’après-midi même de son forfait.
En effet, ce jour-là elle serait venue sonner chez Marcelle Jeanney, pour récupérer le pendentif aztèque qu’elle allait cacher tout à l’heure sous le lit de la chambre d’ami en rendant à son hôtesse la robe et les ballerines.
Escalader la façade jusqu’à la fenêtre du premier étage serait un jeu d’enfant pour la grimpeuse émérite qu’elle était.
Etait-ce un vol ? Sans doute, se disait-elle, mais que volait-elle exactement : son hôtesse avait acheté, sans doute pour trois sous, un tableau d’Ernestine. Ce tableau n’avait aucune valeur marchande, pas plus en tout cas que celui qu’elle allait lui substituer.
Qu’y aurait-il de changé pour la vieille dame lorsqu’elle emprunterait son escalier et jetterait un regard machinal vers lui ?
C’était eux, après tout, Juliette, Edgar et elle, les vrais découvreurs de l’Utrillo ? Il était juste qu’ils profitent entièrement de l’aubaine.
― Comme vous êtes belle, comme vous êtes mince ! lui disait Mme Jeanney en la couvant des yeux. Vous me donnerez une des photos, ça me fera plaisir… Quel dommage que vous ne vous habilliez pas plus souvent !
Cette effusion amicale gênait Adèle au plus haut point… Elle qui ne pensait qu’à son projet !
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Les convives arrivaient. Dans sa robe claire, Adèle fut très remarquée. Certains hommes âgés, la moustache frémissante, vinrent lui faire compliment de sa silhouette romantique. Mme Jeanney était aux anges et prenait des airs de mère comblée.
― Cette robe date de mon arrivée ici, il y a quarante ans, précisait-elle, cela me fait plaisir qu’elle soit de nouveau à l’honneur le jour où je fête l’anniversaire de mon installation.
Les coupes de champagne avaient été servies aux nombreux convives quand Mme Jeanney réclama l’attention générale : elle allait chanter.
― Vous savez, dit-elle, que cette maison a eu un hôte illustre : Eric Satie. Il s’était installé ici, au 10 de la rue Cortot, pour se rapprocher de sa maîtresse, Susanne Valadon qui avait son atelier au 6. Il en était fou amoureux. On ne lui a pas connu d’autre relation intime après qu’elle l’eut rapidement délaissé.
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Il habitait donc ici-même, au troisième étage dans ce qu’il appelait son placard. Il en sortait chaque jour immaculé, tiré à quatre épingle. Pourtant, à sa mort, on en a évacué à côté des collections de faux cols et de gilets, et de dizaines de complets jamais portés, des tombereaux d’ordures.
En hommage au musicien, je vais vous chanter sa célèbre valse lente « Je te veux » qui fut un de mes grands succès, accompagné par un jeune homme que beaucoup d’entre vous connaissent et apprécient : Léon Portalis… Quand vous voudrez Léon… |
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Les informations généreusement prodiguées par Marcelle Jeanney entremêlent le vrai et le faux. C'est de cette façon que se bâtissent les légendes. Elles méritent de sérieuses corrections.
Satie a habité rue Cortot à deux reprises.
D’abord au 6, rue Cortot, où il s’installe en 1890. En 1893, il a une liaison avec Suzanne Valadon. Fou amoureux, il la demande en mariage après leur première nuit. Elle s’installe dans une chambre près de chez lui, mais le mariage ne se fait pas. Il chante « tout son être, ses beaux yeux, ses mains douces et ses pieds minuscules ».
Il compose pour elle ses Danses Gothiques tandis qu’elle fait son portrait. Il fait le sien... avec moins de talent que Puvis de Chavannes,Toulouse Lautrec, Renoir et Degas, qui sont passés avant lui.

Six mois plus tard, leur rupture laissera Satie le cœur brisé. On ne lui connaît plus d’autre relation intime.
Grâce à une somme d’argent héritée en 1893, Satie connaît une certaine aisance. Il change de vêtement, abandonnant le style ecclésiastique pour le velours. Il achète un costume unique en sept exemplaires, couleur moutarde, qu'il portera constamment. Il est connu à Paris comme étant le « Velvet Gentleman ».
Au bout de deux ans, en 1895, ses moyens financiers ayant fondu, il revient habiter au 10, rue Cortot (le bâtiment de Marcelle Jeanney), dans une chambre minuscule, avant de rejoindre dès 1896 un studio à Arcueil, (son vrai « placard », comme il le nommait), dont il refusait l’accès à quiconque.
C’est là, en pénétrant dans son studio d’Arcueil après sa mort, que ses amis trouvèrent un piano complètement désaccordé, rempli de correspondances non ouvertes. Dans un placard, une collection de parapluies et de faux-cols. Et dans l’armoire, des costumes de velours gris identiques au sempiternel costume que Satie portait toujours : il les avait fait faire d’avance et en prenait un nouveau lorsque le précédent commençait à être trop usé…
L’état du studio était significatif de la pauvreté dans laquelle vécut Satie, sans jamais rien demander à ses amis. Seuls quelques-uns se doutaient de sa situation et ce n’est qu’à sa mort, en découvrant l’état de son appartement, qu’ils prirent la mesure de la misère dans laquelle il vivait. Une misère qu'il appelait « la petite fille aux grands yeux verts ».
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Marcelle, bien entendu, fut longuement applaudie. Lorsque l’enthousiasme de l'assemblée fut apaisé, Léon enchaîna avec diverses œuvres du maître de l’arythmie.
Au moment où Léon achevait l'exécution de « Trois morceaux en forme de poire », une haute silhouette fit son apparition dans l’entrée. Adèle l’aperçut en même temps que beaucoup d’autres convives qui semblaient le guetter. Elle fut très impressionnée par la belle prestance de Théodore Mauduit.
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Car c’était lui !
Il retira son chapeau et une capeline d’un autre âge avec des gestes amples, avant de se lancer dans une série de baisemains ostentatoires.
Très vite, l’homme lui déplut. Il avait envers ceux qui se pressaient autour de lui, l’attitude condescendante de ces membres de la haute bourgeoisie française, qui se distinguent par leurs richesses, leurs privilèges et la sublime certitude de leur droit à commander et à être servis. |
Adèle portait plus volontiers son regard sur Léon Portalis qui, tout en jouant, la regardait d’un œil pétillant. Mais, très vite, Greta Mauduit avait entraîné son amant vers le groupe qui s’était formé autour de Théodore Mauduit, dès son entrée dans le salon, pour le lui présenter.
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Léon, lorsqu’il me raconta plus tard la même soirée, ne se rappelait pas avoir regardé Adèle à ce moment, trop occupé qu’il était à déchiffrer les partitions du maître.
Par contre, il se souvenait du regard qu’il avait échangé avec Théodore Mauduit, au moment où il lui avait été présenté. Sous le masque de noblesse du grand maître – Léon, à cet instant, ne douta plus que c’était lui – il avait pu lire la hideuse empreinte de la débauche et du crime, et n’avait pu retenir une bouffée de haine.
Mais, devant le recul surpris et interrogatif de Théodore, Léon s’était immédiatement repris, et il arbora la même attitude obséquieuse que les autres participants.
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Roberto, quant à lui, arriva tard. Il semblait nerveux et affecta ne pas connaître Adèle.
― Vladimir m’a fait venir pour que je négocie avec son père, lui murmura-t-il un peu plus tard, en la rejoignant près du buffet. Mais, il n’y a rien à négocier, c’est Vladimir qui a mis l’homme aux dreadlocks dans le circuit, ajouta-t-il, en saisissant un deuxième petit-four .
Adèle, s’approchant à son tour pour une coupe de champagne, lui glissa qu’elle avait retrouvé le marité et qu’il pouvait le récupérer. Il fut d’abord incrédule, et il fallut force allées et venues autour du buffet pour qu’elle puisse raconter en détail le circonstances de la découverte.
Après un moment de réflexion, Roberto ricana. Il allait quand même demander du fric : « Tous ces gens plein aux as… Je vais pas me gêner ! …»
Quand on lui demanda une démonstration de tango, il commença par dire qu’il n’avait pas de partenaire, mais Mme Jeanney persuadée que toutes les argentines savaient danser le tango, lui jeta Adèle dans les bras. Les tapis furent roulés et le couple s’élança sur le parquet du salon pour une tango-valse qui convenait bien à la robe de mousseline grège et aux ballerines de la belle Adèle…
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C’est la dernière fois qu’elle dansa avec Roberto Filippi. A partir de ce jour, le portable du beau tanguero ne répondait plus. Plus inquiétant encore, il avait brusquement déserté les milongas.
Elle revoyait, en boucle, l’expression nerveuse de son ami, lui déclarant :

A SUIVRE
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