|
Chapitre 14 : La garden-party - Episode n°37 du 15 octobre 09

Adèle connaissait bien le salon de Marcelle Jeanney au milieu duquel trônait le piano à queue. Un intérieur encombré de meubles Napoléon III : des poufs framboises ; des sièges capitonnés garnis de coussins à franges et à pompons dorés, sur lesquels étaient négligemment jetés de riches tissus à fils dorés ; des lampes à perles et à pampilles posées sur des guéridons à côté de grands bouquets de fleurs artificielles ; partout des bibelots et des fanfreluches qui dans l’esprit d’Adèle témoignaient du passé de demi-mondaine de l’ancienne cantatrice.
Les murs, framboise eux aussi, étaient couverts de tableaux montmartrois : ruelles, maisons de guingois, murs lépreux, buvettes aux façades lie-de-vin, qui devaient se sentir bien mal à l’aise dans leurs cadres dorés. La vieille dame possédait une étonnante collection de peintres paysagistes de Montmartre digne de celle du Musée voisin. Elle en expliquait volontiers la genèse.
* * *
Lorsqu’elle s’était installée rue Cortot, en 1957, Marcelle Jeanney sortait à peine d’une période difficile de sa vie. Abandonnée par son protecteur, elle avait dû quitter un superbe pavillon de l’avenue Frochot, dans le quartier de la Nouvelle Athènes, pour s’installer dans un modeste meublé. Tout ce qu’elle avait comme meubles, comme bijoux et comme nippes s’en était allés au Mont de Piété.
Heureusement, sa fortune se rétablit vite, grâce au soutien d’un homme du monde, François Mauduit, grand amateur de femmes et d'opéra. Ses goûts très éclectiques le portaient aussi bien vers les petits rats du Palais Garnier que vers les opulentes cantatrices.
Cet homme richissime était membre d’une ancienne et puissante dynastie montmartroise dont la fortune s’était constituée à la fin du XVIIIe siècle à l’occasion de la vente des terrains de l’Abbaye de Montmartre au titre des biens nationaux.
D’autres familles comme les Feutrier, les Muller, les Havard avaient suivi la même voie, mais, après deux siècles, la réussite des Mauduit l’emportait sans conteste sur toutes les autres, comme en témoignait la situation sociale et patrimoniale sans égale de Théodore Mauduit, le dernier représentant de la lignée.
Cependant, après sa rencontre avec Marcelle, François Mauduit s’était assagi. Son implication dans le scandale des ballets roses, qui avait sérieusement ébranlé sa position mondaine, y était pour beaucoup. Il se tint un temps à l’écart des fêtes montmartroises, d’autant plus facilement que sa compagne, de vingt ans sa cadette, avait en permanence, dans sa présence, quelque chose de gai, de généreux, de léger… et des orgasmes sonores, réels ou simulés, dignes de la reine de la nuit.
Et puis, l’âge venant, la tranquillité de la vie de couple était apparue plus acceptable au vieux coureur. Il se laissa glisser vers la mort en profitant de la bonne humeur constante de sa compagne, de son rire merveilleux d’ancienne cantatrice et de sa bonne disposition à toutes les manies sexuelles d’un amant vieillissant.
Leur liaison avait duré près de quinze ans... Par ses relations, François Mauduit avait permis l’installation de Marcelle au 10 de la rue Cortot, sous bail emphytéotique. Il eut en outre la délicatesse de la doter généreusement avant de mourir.
Elle était restée dans ce superbe logement, dont le terre-plein domine le versant nord de la Butte, où elle prolongeait, par fidélité au souvenir de son bienfaiteur, la tradition des soirées musicales et des garden-parties.

* * *
C’est de son installation dans les lieux que dataient les débuts de sa collection… Un jour de promenade, elle était tombée en arrêt devant une toile de d’Elisée Maclet et l’avait achetée. Le côté misérable de cette peinture entrait en résonance avec sa propre situation du moment, disait-elle sans rire. En tout cas, elle parlait facilement du destin difficile d’Elisée Jules Emile Maclet et Adèle l'avait entendue plusieurs fois à ce propos.
Elle profita de la présence d'Humbert, qui avait accepté de boire un verre avant de quitter les lieux, pour la raconter une énième fois :
Né en 1881, Maclet montra des dons précoces pour le dessin et à l'âge de 13 ans, croquait déjà dans les champs ses premières aquarelles. A la mort de sa mère, ne se sentant aucune affinité avec un père autoritaire qui le vouait à la profession de jardinier, il décida de "faire son baluchon" et de s'envoler pour Paris muni des quelques napoléons qu'il avait durement gagnés. C’était en 1906, il avait 25 ans. Comme toujours à cette époque, les premiers temps ne furent pas roses, et il dut occuper différents emplois pour assurer l'ordinaire, tels qu'accessoiriste de théâtre, cuisinier et même plongeur dans différents cabarets, avant de se faire un tant soit peu connaître…
― A-t-il connu Utrillo ? l’interrompit Humbert. ― Ah ! Utrillo, bien sûr… toujours Utrillo… Oui ! Ils se sont liés d’amitié… Ils avaient à peu près le même âge et partageaient les mêmes galères… l’alcool… ça rapproche… le même marchand aussi, rue Custine, qui figurez-vous donnait 50 francs pour une peinture sur carton de 10 à Maclet, alors qu'il en donnait 25 francs seulement à Utrillo. ― Je ne me rends pas compte… 50 francs… Ça permettait de vivre ?, demanda Adèle. ― Pas vraiment. A ses débuts Elisée peignait sur des toiles de sac à cristaux qu'il récupérait chez les droguistes et qu'il enduisait de plâtre après les avoir tendus sur châssis ; je vais vous dire quelque chose que je tiens de sa fille : la période blanche d’Utrillo, comme la sienne au même moment, n’était pas le résultat d’un choix artistique… simplement, le blanc étant la peinture la moins chère, ils l'employaient généreusement, mélangé avec parcimonie à d'autres couleurs. ― La meilleure période d’Utrillo ! Celle qui l'a rendu célèbre ! ― Oui. Maclet, lui, n’a bénéficié que d’une petite reconnaissance à ce moment. Dans les années 20, il partit dans le Midi. Ce fut d’ailleurs une période heureuse, une période d'exaltation et de bonheur. Il était sous contrat, avec un riche amateur autrichien, je crois, à qui il devait simplement fournir 48 toiles par an. Des toiles très colorées, avec des verts, des bleus et des rouges magnifiques. François en a retrouvé une et me l’a offerte. ― Mais, intervint Humbert, je connais des toiles beaucoup plus tardives et sur des thèmes montmartrois : le Lapin agile, la Maison de Mimi Pinson sous la neige… ― Après 1933, oui… Il revint à Montmartre. Triste retour. La boisson, les déboires conjugaux, la rupture de son contrat, l’avaient miné et vieilli prématurément. Il se fait même soigner un moment dans un hôpital psychiatrique. Puis, jusqu’à sa mort en 1962, il va occuper une chambre misérable et peindre encore et toujours son cher Montmartre, arpentant les ruelles avec son chevalet et croquant des toiles, peu considérées aujourd’hui, mais que je trouve pleine de mélancolie, de dérision, de pathétique. ― Et il retrouve Utrillo ? ― Peut-être… Je n’en sais rien. J’étais au Maroc à l’époque où j’avais suivi l’homme de ma vie…
Elle parla alors avec une émotion intacte de cet administrateur colonial que son épouse avait refusé de suivre dans ses postes lointains. C’est elle qui l’avait accompagné pendant plus de dix ans à Tombouctou, à Saigon, à Djibouti... Et puis, à sa retraite, il était retourné chez sa femme légitime, en Normandie, la laissant seule et sans ressources.
Elle se servit une deuxième tasse de thé, ajoutant, comme en aparté… a
― Quand la vie m’a donné quelque chose, elle en a toujours retenu une partie… ça a été vrai pour le travail, pour les hommes, pour tout… oh, je ne me plains pas !… Du reste, c’est normal ! C’est astrologiquement normal.
* * *
Une fois installée par François Mauduit, Marcelle fut prise d’une frénésie d’acquisition de peintures. Elle courait les Puces, les ventes à Drouot, achetait régulièrement chez "André Roussard" et autres galeries spécialisées de la Butte.
Une toile d’Alphonse Quizet, de la génération de Maclet et d’Utrillo, fut son deuxième achat. Puis elle fut saisie par le réalisme pathétique d’une peinture de Marcel Leprin ! Elle enchaîna avec Lucien Genin, Frank Will, Andrey-Prevost.
Sans s’en rendre compte elle réunissait les toiles de toute une génération d’artistes qui avaient investi la Butte au cours des années vingt, attirés par la célébrité naissante d’Utrillo, l'enfant du village dont on parlait dans les beaux quartiers.
Cette bande n'était ni une école, ni un mouvement, ni une tendance. La buvette du coin leur tenait lieu de café littéraire. Utrillo avait ouvert la légende des peintres géniaux et alcooliques, gardant l’œil clair malgré la boisson. Notre bande de rapins s’était lancée à sa suite, profitant de son aura.
Pendant les années trente et quarante, les amateurs qui montent sur la Butte ont tous en tête l'histoire du génie qui abandonne son tableau, un authentique chef-d'œuvre, pour le prix d'une bouteille de vin.
A défaut de tomber sur le peintre travaillant sur le motif ou vendant ses œuvres dans un recoin de la Foire aux Croûtes, ils recherchent les toiles cédées pour le prix d’une ardoise à des tenanciers de bistros ou des boutiquiers.

― Et même des policiers, ajouta Humbert. On dit qu’Utrillo trouvait, dans sa cellule de dégrisement de la rue Lambert, du matériel de peinture aimablement fourni par les policiers qui se payaient de leur peine en s’emparant de ses toiles.
Est-il si improbable que les foules de touristes, qui transitent en rang serrés par la Place du Tertre (ou Place des peintres comme l’affirment sans rire les guides de Paris), n’aient pas en tête ce même schéma ?
* * *
Quand Mme Jeanney exhiba la robe de mousseline, Adèle hésita. Ce n’était vraiment pas son style. Combien de fois avait-elle refusé ce genre d’accoutrement à sa grand-mère d’Arienzo qui voulait, chaque fois qu’elle mettait les pieds en Argentine, l’introduire dans la bonne société.
Mais depuis qu’elle dansait régulièrement le tango et surtout depuis sa rencontre avec Juliette, elle acceptait mieux le regard des autres sur sa féminité. Pour dire, ce n’est pas sans coquetterie qu’elle s’imaginait lire dans les yeux de Roberto, après un moment de surprise, une lueur admirative…
Bref, elle accepta, la robe, la mousseline et le nœud dans le dos.
La maison bourdonnait des préparatifs de la garden-party. Au milieu des allées et venues du service entre la cuisine, le salon et le jardin, Mme Jeanney entraîna Adèle à l’étage pour qu’elle se change dans une chambre d’ami donnant sur la rue Cortot.
C’est alors, en montant l’escalier, qu’Adèle reçut un choc terrible !
Comme dans ces tableaux d’église où un rayon venu du ciel frappe le front d’un personnage, le signalant à la dévotion générale, elle découvrait sur le mur éclairé frontalement par une lucarne, un tableau signé « Ernestine 1910 » et représentant une femme assise sur la margelle d’un puîts devant un massif de fleurs.
Mais déjà, Mme Jeanney la pressait de venir enfiler la robe et les ballerines blanches qu’elle avait dénichées.
A SUIVRE…
|