...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Chapitre 14 : La garden-party - Episode n°36 du 8 octobre 09




Assise dans les escaliers de la rue du Mont-Cenis, Adèle attendait son ami Humbert. Par faveur spéciale, elle avait obtenu la clé du « Jardin sauvage » de la rue Saint-Vincent, et avait convié l’inspecteur à la retraite, amoureux fou de plantes, à une visite savante du lieu.

Tout en manipulant la clé du jardin, elle pensa à cette autre clé mystérieusement étiquetée « JARDIN : PORTE SUD », découverte par Edgar quinze jours plus tôt à l'intérieur de la poupée ayant appartenu à Madeleine Raspal.

Pour Juliette, cette clé était sans doute utilisée par Madeleine pour rejoindre discrètement un amant.

― Ma mère n’était pas portée sur les travaux d’aiguille, et j’imagine qu’elle devait être sacrément amoureuse pour avoir longuement brodé le tablier, avait-elle suggéré en appui à son hypothèse.

Songeuse, Adèle sourit à l’évocation d’une Madeleine Raspal facétieuse rangeant la clé de son « jardin des délices » dans une poupée vêtue en jardinière, apprêtée comme pour aller cueillir un bouquet dans son jardin, en vérité pour se faire trousser par son coquin sous la tonnelle.

Edgar était d’accord avec Juliette sur l’idée de l’amant. Il allait plus loin encore : pour lui, cet amant ne pouvait être qu’un haut dignitaire de l’ordre des Céphalophoriens ! Pourquoi sinon avoir choisi l’écusson de l’ordre comme motif de décoration du tablier ? Et ce haut dignitaire, pourquoi ne serait-ce pas, Eleuthère IX, le grand-maître en personne !

― Cette clé peut nous conduire loin, je le sens, avait-il répété plusieurs fois en hochant la tête avec une sombre énergie.

* * *


Tout cela était bien excitant, pensait Adèle, en s’étonnant du retard de l’inspecteur Humbert.

Mais après tout, elle n’était pas pressée. Depuis quelque temps, elle aimait rêvasser à tous moments de la journée. Pensant et repensant, encore et encore, à sa rencontre avec Juliette.

Edgar les avait-il devinées, le jour de leur première fois ?, se demanda-t-elle. Car les deux amantes l’avaient appelé dès qu’elles avaient découvert les craquelures sur le tableau d’Ernestine. Il était accouru. Elles avaient pu remettre de l’ordre dans leurs mises, ranger et aérer le salon, mais n’avaient pas eu le temps de se laver.

Tout le temps qu’Edgar frottait consciencieusement avec une éponge gorgée d’eau la toile d’Ernestine, mettant progressivement au jour la peinture d’Utrillo, Adèle et Juliette, très excitées, se tenaient agenouillées près de lui. C’est alors qu’Adèle avait senti émaner de son corps et de celui de son amante, de traîtres effluves femelles. Ces senteurs du plaisir amoureux dont, pour sa part, Juliette ne semblait guère se soucier, avaient-elles pu échapper au grand pif d’Edgar ? Elle en doutait, ne pouvant s’empêcher d’établir une correspondance entre la taille d’un nez et la subtilité de l’odorat de son propriétaire.

Sur le moment, elle en avait rougi de honte, comme d’une inconvenance. Maintenant cette question la laissait en paix. Peu lui importait que sa liaison avec Juliette soit connue d’Edgar ou de n’importe qui d’autre.

Que de transformations en quinze jours !

― Tu es la grâce même, dis-toi bien que rien de vulgaire ni de scabreux ne peut émaner de toi, lui avait dit Juliette au cours de leur première nuit. Sans doute avait-elle remarqué combien Adèle était pauvre en expérience et en imagination et voulait-elle l'encourager à plus de liberté dans leurs ébats...

  La provocante liberté des manières de Juliette, qui l’avait gênée au début, faisait maintenant partie de la fête.

Avec patience, celle-ci l’avait initiée à toutes sortes de caresses délicates qu’elle lui apprenait à accepter sans honte, avant de les exiger en retour.

Alors, progressivement, Adèle s’était laissée aller…



Elle avait fini par comprendre qu’à condition d’y engager son âme, on peut dans l’étreinte tout donner et tout prendre, sans retenue et sans ménagement, sans que rien, jamais, ne soit indélicat.

 

Ces heures passées dans les bras de Juliette furent pour Adèle une révolution,  un tremblement de terre, un glissement de plaques tectoniques sur le bords d’un rift brûlant.


Elle se sentait vivre enfin. Une vraie libération ! Non de s’être découvert un penchant particulier pour les femmes, mais plutôt d’avoir pris conscience, grâce à une femme, de sa bonne disposition aux plaisirs du sexe.

Enfin, c’est ce qu’elle se disait, sans en être tout à fait sûre. De fait, elle n’était guère pressée d’essayer avec un homme, comme Juliette l’encourageait à le faire… elle n’y avait jamais gagné autre chose qu’un fort sentiment d’échec, mâtiné de culpabilité et d’angoisse.

Edgar souffrait visiblement d’être tenu à l’écart par Juliette. Cela chagrinait un peu Adèle. D’un autre côté, elle aurait mal supporté, au moins dans cette phase ascendante de sa relation lesbienne que Juliette le fréquentât. Elle brûlait trop de poursuivre l’exploration de son nouveau territoire et se réjouissait que son amante fut entièrement à elle.

Elle savait bien que cela ne durerait pas. Mais si Juliette, après l’agression dont elle avait été victime, avait besoin pour un temps de garder une distance avec les hommes, Adèle n’allait pas s’en plaindre tout de même.

 

* * *



Humbert se pointa enfin. C'est au rythme du vieil homme qu'Adèle et lui escaladèrent les escaliers du Mont-Cenis pour rejoindre le Jardin sauvage. Peu soucieux de se trouver mêlé à un groupe d’enfant s’initiant à l‘écologie, Humbert n’avait encore jamais visité ce petit coin de verdure qui s’élève au bord de la rue Saint-Vincent.

C’est donc avec enthousiasme qu’il avait saisi l’occasion que lui offrait Adèle d’une visite privée de ces 1500 m2 de terrain laissés délibérément en friche depuis plus de dix ans.



Ils gravirent lentement les sentiers aménagés du jardin, photographiant et classifiant la flore riche et originale qui avait colonisé les lieux. Une guerre sans fin, un combat sans merci pour la lumière, se livrait sur ces pentes abruptes, dont émergeaient ronces, digitales, sureaux, lierres, ortie blanche, mûrier noir, chélidoine, tous menacés cependant par l’ombre chaque année plus envahissante des arbres.

Des espèces variées de petits animaux attirés par ce refuge relativement vaste (car il englobe sans véritable obstacle la vigne et le jardin privé du musée Montmartre), venaient compléter cette jungle miniature, dominée par les chats sauvages. On parle cependant d’un monstrueux triton palmé qui hanterait la mare du jardin.

Adèle connaissait parfaitement ces lieux, où elle se promenait souvent à l’époque où elle intervenait sur la vigne toute proche.

A mi-pente, ils furent rejoints par un chat domestique qu’Adèle appela « Miquette » et qui les accompagna en batifolant de droite et de gauche tandis qu’ils cheminaient vers le haut du jardin. Parvenus au sommet, Adèle fut interpellée par l’occupante de la maison qui domine la colline.

― Ohé ! Mademoiselle d’Arienzo !
― C’est Mme Jeanney… Tu vas voir, elle va nous offrir le thé. Cela te dit ?, murmura Adèle à Humbert, tout en répondant par un signe amical à l'interpellatrice. Je la rejoignais souvent comme ça, en fin d’après-midi, après mon boulot sur la vigne.
― Pourquoi pas ?, la vue doit être magnifique.
― Comme je suis contente de vous voir, dit la dame en s’approchant et en se faisant présenter Humbert. Ça fait tellement longtemps que vous n’êtes pas venue jouer du piano. Il se morfond, le pauvre. Moi je ne peux plus, avec mes mains toutes déformées. Ça me faisait tellement plaisir. Ça fait si longtemps, combien d’années, je ne sais plus.
― Trois ans, précisa Adèle.
― Quand je pense qu’ils se sont séparés de vous… Vous vous rendez compte, inspecteur : tout ça parce qu’Adèle voulait produire du blanc sec…
― Ah ! c’est ce qu’ils ont dit ? Du blanc sec ! N’importe quoi ! s’énerva Adèle.
― En tout cas vous tombez bien. Je donne une garden-party, tout à l’heure. Je vous invite. Il y aura des gens de votre âge, Adèle, pas que des vieux croûtons... Un certain Léon Portalis, un homme charmant qui joue très bien du piano… et puis un élégant danseur de tango argentin qui a déjà fait une démonstration chez les Tournafond. C’est Vladimir, le fils Tournafond, qui m’a demandé s’il pouvait l’amener. Faites moi le plaisir d’accepter.
― Mais je n’ai rien à mettre, dit Adèle intriguée par ce danseur qui pourrait bien être Roberto Filippi.
― Tss !, Tss ! ma petite Adèle, n’allez pas vous dérober. Vous pouvez venir comme ça si vous voulez… vous savez, de nos jours, les garden-parties… Ou alors, tenez, j’ai une magnifique robe en mousseline avec une large ceinture de satin nouée dans le dos… Quand je pense que j’étais aussi mince que vous ! Et vous aussi, inspecteur, vous êtes le bienvenu. Il y aura du beau monde… Raoul Tournafond, Greta Mauduit, la directrice du Petit Buttois, et peut-être même son mari, Théodore Mauduit, un homme rare, que l’on voit peu, il nous fera l’honneur de sa présence s’il revient à temps de Corée.
― Je vous remercie, mais j’ai à faire, répondit Humbert... D'ailleurs, j'ai déjà eu affaire avec ces messieurs lors de l'affaire Raspal, et je ne suis pas sûr qu'ils aient gardés un bon souvenir de moi, ajouta-t-il en marmonant à l’oreille d’Adèle.

Adèle resta. Elle était maintenant persuadée que le danseur argentin qu'allait amener Vladimir Tournafond ne pouvait être que Roberto Filippi. Elle brûlait de lui annoncer qu'elle avait retrouvé le colis de marité et qu'elle le tenait à sa disposition (voir épisode 33).

A SUIVRE…