...Le dernier épisode de Passage de la Butte est paru le jeudi 10 juin 2010

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Passage de la Butte - Saison 2 - Prologue

Moi qui bois du vin et des apéritifs divers plus que de raison, figurez-vous qu’au cœur de l’été j’ai failli mourir de déshydratation. Je me suis retrouvé par terre, chez moi, saisi de tremblements, impuissant à me relever.
Tout ce temps, je sentais près de moi une présence immobile, une dame blanche et silencieuse dont émanait une espèce de sollicitude qui m’attira d’abord, avant de me faire horreur. Je m’agitais en tout sens, mais l’ectoplasme restait indifférent aux gestes que je faisais pour l’écarter.


Je vais mieux, pour l’instant, et j’espère bien pouvoir aller au bout du récit que j’ai entrepris sur les événements qui ont marqué la Butte il y a plus de dix ans.

Mais quand j’y réfléchis, cette faiblesse passagère n’est pas la cause principale de mon long silence sur le site de Passage de la Butte.

En fait, depuis le chapitre « Le dîner chez Donnadieu », une autre raison, plus sournoise, me taraude l’esprit.

Quand je pense à vous tous, qui me lisez et me faites confiance, je ressens un malaise qui, au fur et à mesure que votre nombre grandit, me devient plus insupportable.

Une question me poursuit : quel mérite y-a-t-il à embarquer le lecteur sur de fausses pistes et, au moment du dévoilement, à moquer sa crédulité dans un ricanement fat et imbécile ?


Or c’est bien ce que je m’apprêtais à faire, et cette pratique détestable, au demeurant fort répandue, a fini par paralyser mon écriture. Mais comme je l’ai expliqué auparavant, je suis aussi tenu, n’ayant pas participé à toutes les péripéties de l’histoire, de reconstituer un certain nombre de scènes nécessaires à la compréhension des événements ou des personnages.

Ainsi, par exemple, les propos échangés lors du dîner chez Donnadieu m’ont certes été rapportés longtemps après l’événement, mais ils me l’ont été dans des termes semblables par plusieurs des participants, ce qui, à mes yeux, leur donne une crédibilité satisfaisante.

A aucun moment, je n’ai lâché la bride à mon imagination, sauf peut-être pour les scènes d’alcôve, où les renseignements, quand on peut les obtenir, sont généralement tronqués et déformés, et où il est difficile pour un narrateur masculin qui a approché les héroïnes fort désirables de ce feuilleton - et cru les deviner en partie - de ne pas projeter dans la description de leurs étreintes amoureuse ses propres désirs et fantasmes.


A ces quelques exceptions près, dont je tiens à m’excuser, je m’en suis tenu à mon devoir de vérité.


*    *    *


Ceci dit, ce  devoir m’oblige à apporter derechef les précisions suivantes :

Stevan, qui a servi le plat de pigeons à l’estouffade et, plus tard, lorsque la petite fête chez Donnadieu fut la cible d’un tireur, est réapparu un fusil à lunette dans les mains, n’est pas, comme je l’ai prétendu, d’origine roumaine, pas plus qu’il n’est majordome. De surcroît, sa moustache est postiche !


Son nom véritable est Carlo Trapani. Il est l’homme de main de la secte des Céphalophoriens. Sa terrible silhouette a traversé à plusieurs reprises le récit sous le nom de Karl Le Fol.

Que fait ce monstre au service de Donnadieu ?

Tout devient clair quand vous saurez que le prétendu Etienne Donnadieu n’est autre que Théodore Mauduit, grand maître de la secte sous le nom d’Eleuthère IX.


Pour ceux qui s’étonneraient qu’un personnage aussi puissant et fortuné perde son temps auprès de nos amis et fasse mine d’habiter, entre deux voyages lointains, un beau mais modeste appartement dans le passage Cottin, nous donnerons une raison simple et naturelle.

Ce criminel endurci conservait au fond de l’âme une corde saine : un amour paternel que les ébranlements des passions les plus détestables qui ont traversé sa vie ne brisèrent jamais entièrement.

Oui, les dîners rituels de la petite bande chez Donnadieu ne sont en fait que d’aimables réunions de famille organisées par ce monstre d’ambivalence. Car, oui, Théodore Mauduit est le père de Brice, de Vladimir et de Juliette, qu’il eut dans cet ordre, de trois femmes différentes, par ailleurs toutes les trois mortes de mort violente.


Comment cet homme, qui manifesta une totale indifférence à la disparition des mères, (s’il n’avait pas lui-même ordonné leur assassinat) peut-il faire preuve d’une attention, d’une mansuétude, d’une fidélité, aussi exemplaires pour le fruit de leurs entrailles ?


Je ne le comprends pas précisément et me contenterai de rappeler que la nature humaine est tressée d’insondables mystères.


*    *    *


Voilà ! Ma conscience est dégagée, et je peux maintenant espérer être débarrassé de ces crispations de honte qui agitaient mon front de façon incontrôlable, chaque fois que je croisais l’un de mes lecteurs.


Ce que vous savez maintenant, bien entendu, les différents protagonistes de cette histoire l’ignorent.


Peut-être alors ressentirez-vous, comme moi, cette jubilation si particulière de voir les héros lutter, chercher, se débattre, se perdre dans les dangereux méandres de la terrible aventure qui les attend, sans rien savoir de ce que vous savez.


A SUIVRE…